PHOTOS et IMAGINAIRE: 2026 N°2
RÊVERIE
La photo "représente" la réalité du monde captée. Des éléments matériels, mais vivants avec des cycles plus ou moins lents selon l'être de chacun. Je clique sur du réel, mais en même temps je sens mon imaginaire titillé qui se met à vagabonder car nous sommes faits du même tissu, certains disent de la même poussière d'étoile. À partir de là, j'imagine sur des tout petits détails du monde. Réalité + imaginaire se font se rapprocher. Nature & Culture se rencontrent. Tout cela donne du piquant à mes balades dans les sous-bois. La photographie est comme une sorte de seuil, où le réel et l’imaginaire se rencontrent. Capter la matière, feuilles, mousses, insectes : dans un geste, qui ouvre une brèche vers l’invisible. Bref, une façon de ne pas m'ennuyer et de rester en éveil pendant les mêmes balades sur les mêmes chemins forestiers qui ne sont pourtant jamais identiques. Le réel m’offre la texture, la densité, la présence, l’imaginaire m’offre l’inattendu, la poésie. L'imaginaire est à la portée de tous.
Remise depuis peu à la photo ; je piste le petit détail de la nature, les détails parlent mais ils parlent aussi de moi… Le détail devient un miroir, mais un miroir sans intention, sans morale, sans récit. Juste un fragment du monde qui me renvoie à ma propre présence. Comme si la nature me disait : « Je te vois dans la manière dont tu me regardes. » L'imaginaire n'est pas le premier en cette affaire ; mon attention doit juste regarder, pister, être à l'affût et laisser faire le vagabondage de la pensée, quand la "proie" est découverte. C’est l’attention qui ouvre la porte à l'imaginaire.
Haïkus, tankas et haïbun accompagnent les photos.
Le haïbun est une composition littéraire mêlant prose et haïku.
*Sous la terre, en forêt
Sous la forêt, rien n’est immobile.
La terre où je marche respire lentement depuis des siècles. Les galeries s’ouvrent et se referment, les passages se déplacent, les vivants se frôlent peut-être sans jamais se voir. Chaque trou, chaque monticule, chaque effritement de terre est une porte vers un monde où la lumière n’entre pas, mais où la vie circule pourtant comme une sève noire.
Les racines cherchent l’eau comme des mains aux longs doigts qui tâtonnent.
Le mycélium ne creuse pas, ne gratte pas, ne ronge pas : il tisse. Le mycélium est l’architecte silencieux, le fil blanc qui relie tout, l’invisible qui tient la forêt debout.
La forêt n’est pas seulement un ensemble d’arbres : c’est un corps collectif, et le mycélium en est le système nerveux.
Les insectes fouisseurs avancent par petites pelletées, sculptant l’ombre. Les vers tracent des lignes souples, écrivent une calligraphie lente que personne ne lit. Les petits mammifères, les insectes, tous sont des passants dans ce réseau de chambres et de tunnels, un peuple sans visage qui porte la forêt depuis dessous.
La surface n’est qu’un voile.
Sous elle, la forêt se fabrique, se défait, recommence.
Le sol est un ventre, un atelier, un athanor, un labyrinthe.
Sous la mousse brune Des vies remuent la terre personne ne le voit
Sur le sol sableux, la pierre repose comme un animal inerte endormi.
La pierre est l’ancêtre de la Terre.
Avant les arbres, avant les mers, avant les souffles, elle portait déjà la mémoire compacte du monde. Ses veines sombres, ses spirales minérales, ses couches superposées racontent une lente condensation du monde. On dirait qu’elle a été sculptée par une patience qui n’appartient à aucun vivant, une patience de feu, d’eau, de pression, d'obscurité. Elle pèse. Et dans ce poids, quelque chose insiste.
Teilhard de Chardin dirait que la matière est d’abord densité , une concentration du réel qui n’a pas encore trouvé son visage. La pierre est le premier degré de l’esprit : non pas un esprit déjà formé, mais un esprit en attente, un dedans compacté. Le dehors, sa surface polie, ses reflets bleutés, n’est que la peau dehors de ce dedans.
Les choses ont un dedans et un dehors.
En forêt, je pense souvent à mes lectures d'adolescence de Pierre Teilhard de Chardin.
Il avait réconcilié en moi matière et esprit.
La lumière glisse sur le sol.
Et soudain, je sens que la pierre n’est pas seulement un objet : elle est un fragment de monde qui cherche à devenir conscient. La diaphanie de Theillard commence là : quand la densité laisse filtrer un peu de son feu intérieur.

Cette pierre m'a intéressée car j'y ai vu des constellations célestes dans ses dessins.

*Fleurs d’arrière-saison
Au bord du sous-bois, les premières fraîcheurs glissent entre les herbes. Les fleurettes apparaissent comme des signes discrets, presque timides, inclinées vers la terre qu’elles ne quittent jamais vraiment. Elles semblent écouter le sol, comme si l’automne parlait déjà dans la rumeur des feuilles. Et pourtant, dans la courbe de leurs pétales retournés, il y a une légèreté qui s’élève , un souffle qui ne pèse pas, une promesse d’air. Elles sont là, dans cet entre-deux : enracinées, mais prêtes à se détacher du monde, comme un murmure qui prend son essor.
pétales courbés la terre retient leur regard l’air les soulève
*Le tronc et moi
Je marche dans la forêt comme on entre dans une maison connue et accueillante. Chaque feuille semble me reconnaître, chaque insecte me laisse passer. Ils me voient tous les matins. La joie est simple ici : un rayon de soleil qui glisse entre les branches, une odeur de terre humide, un bruissement , des chants d'oiseaux, le vent qui fait danser les feuilles . Je me sens reliée, presque tenue par la main. Mais aujourd’hui, au détour du sentier, un tronc cassé repose comme un animal tombé. Il n’a pas crié. Il n’a pas demandé d'aide. Il s’est simplement rompu, dans ce geste que la nature connaît par cœur. Je reste là, immobile, devant lui. Et soudain, ce bois brisé me parle du monde humain. De mon monde qui va très mal. De ses fractures, de ses violences, de ses illusions de puissance. Je sens monter en moi une impuissance ancienne : pourquoi les humains seraient-ils plus forts que cet arbre? Humaine je tremble devant la souffrance des hommes sous les bombes ou des cataclysmes naturels. Je tremble devant un animal blessé, moi qui ne peux donner la mort sans me briser un peu ? La nature, elle, ne se pose pas ces questions. Elle casse, elle pousse, elle recommence. Elle ne cherche pas à être puissante. Elle est. Et peut-être que ma force à moi n’est pas dans l’action, mais dans la capacité à ressentir et à ne pas détourner les yeux du vivant, même lorsqu’il tombe. Je reste encore un moment. Le tronc ne demande rien. Il m’offre seulement sa vérité :tout ce qui vit finit par se rompre, mais rien ne disparaît vraiment. Tronc brisé au sol ma faiblesse se reflète dans sa force qui cède.
PS : le 6 septembre 2026
Cette réflexion à la suite de reportages formidables dans les infos TV sur ces amoureux de la nature et de leurs yeux d'enfant émerveillés devant elle. Ils sont photographes, biologistes, chercheurs…
Je connais ce sentiment, oui, mais et les autres, ceux de mon espèce ? Parfois une sorte de culpabilité me prend à me sentir en paix et joyeuse. Mais la nature me rappelle que la vie n'est pas un long fleuve tranquille ni un espace bisounours. Seulement je pense quand même que les humains sont pour UNE GRANDE PART dans leurs cassures.
*La pareidolie:
instant où le réel se tient devant nous, brut, silencieux, et où l’esprit y dépose une seconde peau, une forme qui n’existe que dans notre regard.
Je ne vois plus un arbre mort, mais un rêve en train de se faire.
La cavité s’ouvre comme une mâchoire, les fibres se tendent comme des dents, et le vieux tronc devient un animal arrêté dans son élan. Un requin de forêt, immobile, tapi dans la matière.
Ce que je vois n’est pas le bois ,c’est l’ombre d’un instinct, une forme qui remonte des profondeurs de l’esprit pour se poser sur la surface du réel. Entre ce qui est et ce qui apparaît, il y a ce frémissement où le rêve prend la parole.
Haïku Fente dans le vieux bois un visage cherche à naître dans l’ombre immobile.
*Le regard
Je m’avance doucement, comme si mes pas pouvaient froisser l’air. Je crains l'envol de l'insecte. La petite libellule posée sur la tige sèche ne bouge pas. Son corps rouge pulse comme une braise tenue dans le vent. Je sens son regard avant de le voir : non pas un regard humain, chargé d’intention, mais une ouverture, une manière d’être là, entièrement.
Je reste immobile. Dans cette immobilité, quelque chose se déplace pourtant : une sensation que le monde m'observe autant que je l’observe. L’insecte ne me connaît pas, ne me juge pas, ne me raconte rien. Et pourtant, il me touche. Son œil composé, vaste comme une mosaïque, semble accueillir ma présence sans la réduire. Je comprends alors que le regard n’est pas une propriété humaine : c’est un pont, un passage, un lieu où deux formes de vie se reconnaissent sans se comprendre.
Je ne suis plus l’acteur de mon récit. Je suis simplement un vivant parmi d’autres, perçu, traversé, accepté.
Haïku Œil sans intention dans la lumière tremble un accord muet.
Dans le sable encore tiède, une empreinte se creuse : simple, nue, offerte. Elle ne dit rien, ne réclame rien. Elle n’est pas un message, seulement la forme brève d’un corps qui a traversé.
Je marche dans le monde sans volonté de transmettre, mais peut-être avec une manière singulière de laisser derrière soi une vibration, une façon d’habiter ce monde qui ne s’impose pas, qui ne s’explique pas. Chaque pas que je pose est un étonnement : être là, encore, dans un monde qui ne cesse de m’émerveiller par sa présence brute. Une trace qui ne laisse pas un héritage, mais juste un souffle.
Le souffle d'une vie qui passe
Elle n’a pas pour but de durer : elle témoigne seulement que quelque chose a vécu, a senti, a traversé. Et le monde accueille cette trace comme il accueille la pluie, la feuille tombée, le passage d’un animal.
Accueil bienveillant, malveillant, indifférent, qu'importe !
Que deviennent les traces ? Cela n'a aucune importance.
Elles témoignent juste d'un passage dans un espace-temps.
Empreinte fragile le sable garde un instant la forme d’un vivant
PS : le 1ᵉʳ septembre 2026
Je reprends le thème "café-philo" d'hier sur les traces que nous laissons ou pas !
Pas seulement pour nos œuvres créatives , mais en général.
La réflexion date d'hier au soir, mais cette nuit une nouvelle idée s'impose : Et si nous effacions nos traces derrière notre passage, ne serait-ce pas, entre autres, parce que nous ne nous aimons pas assez ?
Pas par un manque d’affection, mais ne pas se reconnaître comme une présence qui a le droit d’être là (cela m'arrive souvent).
Une manière de dire : « Je ne mérite pas d’occuper de l’espace. »
Accepter ce que l'on est, sans plus !
Être une forme du vivant, comme les autres. »
Peut‑être que l’enjeu est de sentir que le monde nous accueille, même si nos pas sont légers ou maladroits.
*Langage d’arbre
Ils se tiennent là, dans la lumière grise, immobiles comme des veilleuses du temps. Leur silence n’est pas absence : c’est une densité. Ils sont simplement là. Je marche entre eux comme on traverse une bibliothèque. Chaque tronc porte une histoire, chaque branche une mémoire,
Parfois, je m'imagine qu’ils parlent. Pas à moi, mais devant moi. Un froissement, un balancement, une tension dans l’air. Un langage que je ne connais pas, mais que je reconnais. Comme si mon corps comprenait avant ma pensée. Comme si l’arbre me disait : tu n’es pas séparée, seulement ailleurs.
Je m’arrête souvent sous eux, non pour chercher une réponse, mais pour laisser tomber les questions. Leur présence n’exige rien. Elle ouvre simplement un espace où le temps se déplie autrement.
Dans leur verticalité tranquille, je sens une manière d’être au monde qui ne lutte pas, qui ne s’impose pas, qui ne se presse jamais. Ils ne cherchent pas à être vus : ils sont. Et cette manière d’être me touche plus que n’importe quel discours.
Je reste là, immobile, et quelque chose en moi se décante. Les arbres ne parlent pas une langue que je comprends, mais ils parlent une langue que je ressens. Une langue faite de lenteur, de patience, de gestes imperceptibles, de peur et de confiance, ils parlent de la vie.
Ils voient ce que je traverse sans le remarquer : les passages du vent, les migrations minuscules, les saisons qui glissent comme des ombres, les chiens et les chevaux soumis à l'homme, les humains comme des voyageurs pressés qui oublient de regarder, de s'attarder.
Parfois, je me demande si ce respect que j’ai pour eux n’est pas une forme de gratitude. Ils me rappellent que le monde n’est pas seulement ce qui change, mais aussi ce qui demeure. Que la profondeur n’est pas un mystère, mais une manière d’habiter la terre.
Je voudrais connaître leur langage. Non pour le traduire, mais pour m’y accorder. Pour apprendre à écouter ce qui ne cherche pas à être entendu.
Haïku
Sous les grands arbres ma pensée se dénoue, Le silence respire.
*La pierre qui se souvient
Dans l’ombre fraîche du mur, le visage sculpté s’effrite lentement. La pluie a poli les joues, le vent a creusé les rides, le temps est passé.
Et pourtant quelque chose demeure, une insistance, une mémoire qui ne veut pas se dissoudre. Je reste là, immobile, devant cette figure dont les traits s’effacent peu à peu. L’usure n’est pas une perte : c’est une manière pour le passé de se rendre plus présent, plus profond, comme si la pierre voulait que l’on écoute autrement.
Que le regard du passant s'y accroche.
Chaque éclat tombé, chaque fissure, chaque grain détaché raconte une histoire que le temps n’a pas effacée mais transformée. La trace n’est jamais ce qui reste : c’est ce qui se continue.
Pierre émiettée dans le creux du silence un visage persiste
*Les mots comme des graines
Sur le chemin, le vent disperse ce qu’il peut. Il ne choisit pas : il porte, il dépose, il abandonne. La graine ne sait jamais où elle tombe. Parfois un sol meuble, parfois une pierre nue. Parfois un buisson de ronces.
Les mots suivraient-ils la même loi ? On les lance, sans mesurer la portée. Certains s’enfoncent dans la mémoire comme dans une terre noire et profonde. Ils germent des années plus tard, dans un geste, une décision, une blessure qui se referme. D’autres glissent sur la surface du monde, sans accrocher, sans racine. Ils passent comme un souffle, comme une poussière.
Et puis il y a ces mots qui ne trouvent jamais leur terre. Ils restent en suspens, comme des graines séchées, prêtes mais sans lieu. Ils attendent un sol qui ne viendra peut‑être pas. Mais le vent continue, indifférent et patient. Il sème à tout va, parce que c’est sa nature. Parce que tout mot, même perdu, porte encore une promesse de sens.
Haïku
Graines de paroles le vent les porte au hasard, certaines s’enracinent.
*Le naufrage lent
Le matin se lève sur un corps qui n’a plus la même façon d’habiter le monde. Les articulations grincent comme des portes mal ajustées, les muscles se retirent comme des marins quittant le pont. La peau, elle, garde encore la mémoire du vent, mais le souffle se fait plus court, plus rare.
L'équilibre du bateau se fait instable et le capitaine ne contrôle plus la barre.
Vieillir, c’est sentir que le Titanic intérieur prend l’eau. Pas d’iceberg soudain, pas de drame : juste une lente infiltration, une fatigue qui s’installe dans les cloisons. Le corps descend, étage après étage, et pourtant sur le pont l’orchestre joue encore. Une petite musique obstinée, fragile, presque têtue : je crois en la vie. L’esprit, lui, reste debout, redresse le col, ajuste son manteau de la dignité. Il refuse la panique. Il accompagne la descente, non comme une défaite, mais comme un passage.
"N'aie pas peur."
Semble-t-il me dire
Proche, la mer ne juge pas. Elle accueille. Elle sait que tout ce qui coule retourne à elle, et que rien n’est perdu dans le vivant.
Naufrage du corps mais une note de violon tient encore la lumière
En balade en forêt, j'ai vu cette feuille avec sa goutte de pluie de la nuit.
* Trop tard
Sur la feuille brunie, la goutte hésite. Elle descend lentement le long des nervures, comme si elle cherchait encore une issue, un endroit où sa fraîcheur pourrait sauver quelque chose. Mais la feuille a déjà cédé : le temps l’a creusée, l’a tachetée, l’a rendue fragile comme une peau qui a trop attendu. La goutte touche enfin la surface, et c’est un geste inutile, mais presque tendre. Elle arrive trop tard, comme souvent l’aide humaine, qui se fraie un chemin à travers les jours, les peurs, les hésitations, et ne parvient à nous rejoindre qu’une fois la voix éteinte. On attend, on appelle, on espère. Puis un moment vient où l’on se tait. Et c’est alors que quelque chose ou quelqu’un se penche vers nous. Combien de fois sommes-nous cette goutte ? Combien de fois avons-nous voulu secourir, mais le monde avait déjà basculé d’un millimètre, juste assez pour que notre geste ne puisse plus rien changer ? Le retard n’est pas une faute : c’est une condition humaine. Nous arrivons trop tard parce que nous sommes faits de lenteur, de doutes, de chemins qui bifurquent. Et pourtant, même tardive, la goutte brille. Elle ne sauve pas, elle ne répare pas, mais elle accompagne. Parfois, cela suffit à ne pas laisser la feuille mourir seule.
Haïku Goutte tardive un éclat de secours sur la feuille usée.
Pont d’éternité
Sur la plage intérieure où je marche depuis mon expérience d' EMI, il n’y a ni commencement ni fin. Je vis dans un monde de matière, mais quelque chose en moi n’a jamais refermé la porte de l’autre rive.
Sur la plage extérieure où je marche, je rencontre beaucoup de cadavres, de corps sans vie.
Je me rappelle, alors, ceux qui m'ont aimé et qui m'ont quitté. On dit que le temps cicatrise. Pour moi, il ne recouvre rien : il laisse simplement apparaître ce qui continue de vibrer sous ma peau.
Ceux qui m’ont aimée ont quitté la forme, mais pas leur présence. en moi Ils m'ont laissé des cadeaux : des gestes, des élans, des traces, des intentions, de l'amour que je cultive comme on cultive un jardin confié par eux avant un long voyage. Leur absence matérielle est une blessure, oui, mais une blessure qui respire. Elle ne se ferme pas : elle s’ouvre sur un espace où le néant n’est pas vide, mais plein de vie.
Je ne me souviens pas de mon expérience trop illimitée pour mon cerveau limité. Je n’ai pas d’images, pas de récit. Seulement une certitude sans mots : la vie terrestre n’est qu’un pont entre l’éternité et l’éternité, une oscillation entre inconscience et conscience. Je ne crois plus en Dieu depuis mon expérience, un changement d’axe en moi.
Depuis je sens une continuité qui ne dépend d’aucun nom, ni d'aucune forme.
Et dans cette continuité, je continue de marcher avec eux.
Haïku
Dans le creux du temps leurs cadeaux poussent encore absence en floraison.
*Regard d’enfant, mer première
Il sort de l’eau, encore enveloppé de sel, de peurs et de rires. Le sable colle à ses pieds comme une terre nouvelle. Devant lui, la mer respire, immense, lente, indifférente et pourtant familière. Il ne sait pas qu’elle est ancienne, qu’elle porte des millénaires de mémoire. Pour lui, elle est simplement là, comme un grand animal bleu qui bouge sans jamais partir.
Peut-être pense-t-il que les vagues viennent pour lui, qu’elles le reconnaissent, qu’elles lui parlent dans une langue qu’il n’a pas encore oubliée. Qu'elles jouent avec lui à "fais-moi peur" ?
Peut-être ne pense-t-il rien : il sent. Le vent sur son visage, la chaleur du soleil, la fraîcheur qui s’évapore de sa peau. Il regarde la mer : sans distance, sans concept, sans histoire. Juste un lien. Juste un monde qui s’ouvre.
Haïku Regard d’enfant la mer n’a pas de nom et pourtant répond.
*Terre en mue
La chaleur s’est installée sans prévenir.
Et elle dure.
Dans le sous-bois, les feuilles se recroquevillent comme des mains ridées par l'âge. La terre ne crie pas : elle change. Elle déplace ses frontières, réinvente ses saisons, cherche un nouvel équilibre. Et nous, au milieu, nous avançons avec nos gestes trop brusques, nos étincelles involontaires, nos machines multiples qui soufflent un vent chaud sur le vivant.
Je m'arrête devant une feuille comme une vieille peau qui a trop vécu le soleil. Elle n’accuse personne, elle raconte seulement une histoire : celle d’un monde qui se transforme, et de nous qui marchons dedans, parfois trop vite.
Je regarde cette feuille brûlée. Elle n’est pas un reproche, seulement un signe. Un message discret, presque timide :
« Je me transforme. La forêt se transforme. Et toi, quelle est ta part dans ce mouvement ? Que fais-tu pour diminuer le mouvement enclenché ? "
Une petite honte me traverse, une responsabilité qui n’est pas culpabilité mais lucidité. Comme si la terre me disait : « Je change parce que je dois. Tu accélères ce changement parce que tu oublies. Tu oublies l'interdépendance de tout dans cet univers où tu vis »
Haïku
Feuille calcinée la terre mue sous nos pas, Nous hâtons son feu.
*Canopée d'un crâne mouillé
Ce matin, l’eau glissait sur mon crâne comme une pluie sur une canopée. Mes cheveux, humides, emmêlés, me font penser à une forêt.
À une forêt dressée sur mon corps.
Non une parure, mais une zone de contact : un lieu où la terre de mon être rejoint le ciel de ma pensée et même au-delà.
Comme les arbres, mes cheveux poussent, se déploient, se fanent et tombent. Ils sont une croissance qui ne m’appartient pas vraiment, une poussée du vivant à travers moi, et leurs couleurs changent suivant les saisons de ma vie.
Ils filtrent la lumière, adoucissent le vent, reçoivent l’eau comme une pluie forestière.
La forêt aussi perd ses feuilles, ses branches, ses écorces : elle se déleste pour mieux respirer. Elle change de couleur suivant les quatre saisons.
Dans les mythes anciens, la chevelure était une force vitale, une réserve de souffle, un prolongement du corps vers le haut. Les cheveux étaient le point où le vivant touche le divin. On ne se coupait pas les cheveux sans raison : c’était toucher à la verticalité, à la part ascendante de l’être. (se rappeler le mythe de Samson dans la Bible). Mais aujourd’hui, l’homme se rase pour affirmer une virilité sans médiation, comme si la nudité du crâne devait prouver une puissance brute, virile. C’est une manière de rompre le lien entre le ciel et la tête, de supprimer l’intermédiaire, de dire : je n’ai besoin d’aucune canopée pour me tenir debout. Pourtant, dans ma salle de douche, j'ai senti l’inverse : mes cheveux comme une forêt intime, une alliance silencieuse entre mon corps et la lumière d'un ciel mythique. Une canopée personnelle, fragile, mouvante, qui me relie à l'univers sans bruit.
Mais aujourd’hui, l’homme se rase pour affirmer une virilité sans médiation, comme si la nudité du crâne devait prouver une puissance brute, virile. C’est une manière de rompre le lien entre le ciel et la tête, de supprimer l’intermédiaire, de dire : je n’ai besoin d’aucune canopée pour me tenir debout.
Pourtant, dans ma salle de douche, j'ai senti l’inverse : mes cheveux comme une forêt intime, une alliance silencieuse entre mon corps et la lumière du ciel. Une canopée personnelle, fragile, mouvante, qui me relie à l'univers sans bruit.
Haïku
Pluie sur le crâne la forêt se déploie dans un fil de lumière.
la lumière se fraie un pas
un monde se déploie.
le monde se retourne
du côté de la lumière.
Le Coq, gardien de l’aube
Dans la pénombre encore tiède, le coq se tient comme une braise dressée. Il n’est pas seulement un animal : il est une frontière.
Entre nuit et jour, entre silence et parole, entre ce qui dort et ce qui s’éveille.
Son cri n’est pas un appel : c’est une déchirure du voile, une ouverture nette dans le tissu du monde.
Un symbole frontière et de passage
Les deux coqs (Chine et France)
Deux coqs se dressent dans le temps. L’un chante pour une cité qui cherche la liberté, l’autre pour un monde intérieur qui veut rester clair. Ils ne se connaissent pas, mais ils portent la même fonction : ouvrir le passage, repousser la nuit, rappeler que la lumière n’est jamais acquise. Dans leur chant, deux cultures se rejoignent. non par imitation, mais par résonance.
Dans les profondeurs du psychisme, les archétypes dorment comme des graines anciennes.
Chaque culture les réveille à sa manière par des images symboles:
Les symboles sont des incarnations locales d’une structure universelle.
Les archétypes sont universels, mais leurs images symboliques sont culturelles.
Les symboles ne sont pas des inventions : ce sont des traductions. Et parfois, deux cultures éloignées se répondent sans s’être jamais rencontrées. Le même archétype se lève, prend forme, se colore, et chante dans deux langues différentes.
Le coq français réveille les peuples ; le coq chinois réveille l’âme.
« Lignes de veille »
La forêt se défend elle aussi mais sans bruit. Elle n’a ni drapeau ni parade, seulement des racines qui s’entrelacent comme des bras,
Des troncs qui veillent, des arbres qui préviennent des attaques, des mousses qui recousent les blessures.
Quand un arbre tombe, un autre s’incline pour prendre la lumière.
Une faune, une flore qui maintiennent l'équilibre. La forêt n’a pas d’ennemis, seulement des forces à traverser.
Dans mon propre corps, je sens parfois la même logique silencieuse. Une vigilance qui ne dit pas son nom, un système intérieur qui se tient prêt sans jamais se glorifier.
Mon corps sait se défendre.
La maladie est une guerre impitoyable.
Défense parfois faible, parfois forte…
Je suis pacifique, mais je sais que la paix n’est pas une absence : c’est une présence qui se protège.
Alors, en ce matin de fête nationale, voir des silhouettes en uniforme ne me heurte pas à ma grande surprise. Je n’y vois pas la guerre, mais la possibilité de la paix, une vigilance pour la garder.
Une ambivalence vivante, une tension intérieure qui dit quelque chose de profond sur la manière dont la pacifique que je pense être, peut malgré tout reconnaître la nécessité de la protection.
Comme si un pays, lui aussi, avait son système immunitaire, non pour attaquer, mais pour tenir debout.
La paix n’est pas l’absence de défense. La paix est ce qui devient possible grâce à une défense qui reste contenue, maîtrisée, éthique.
La forêt, le corps, le pays : trois manières de dire la même chose. Le vivant se défend pour continuer à être vivant.
Un 14 juillet que j'aimerai penser non pour célébrer sa force mais pour célébrer sa vigilance.
Je n’aime pas la guerre, mais j’aime que quelqu’un veille pour que la guerre ne vienne pas.
*La prodigalité silencieuse
Dans la forêt que j'arpente, rien n’est avare. Chaque printemps, elle ouvre les mains : des milliers de pousses, des germes minuscules, des vies à peine esquissées. Elles surgissent comme une pluie de possibles. Et pourtant, la forêt n’en gardera que quelques-unes. Les autres seront reprises, absorbées, rendues à la terre sans drame comme si le vivant savait que l’abondance est sa manière de penser le monde.
Que la vie donne des chances de survie aux vivants, en permettant l'élimination d'autres.
Je regarde ces destins minuscules. Je vois les jeunes tiges qui ne dépasseront jamais l’été, les insectes dont la vie entière tient dans une poignée d’heures, les graines qui ne trouveront pas leur clairière. Ce n’est pas une tragédie : c’est une économie cosmique. Pour qu’un arbre devienne adulte, combien de milliers de promesses doivent être offertes, puis abandonnées ? La forêt ne sacrifie pas : elle tente, elle essaie, elle recommence. Elle ne garde que ce qui trouve sa place.
Place due à la chance, à la force, au mieux placé, au plus résistant ?
Et peut-être que l’humain, lui, souffre parce qu’il voudrait que chaque vie soit une ligne droite, un accomplissement.
Une chance de vivre à chacun, à tous, même au plus faible…
Le prix de la conscience, conscience de soi, conscience des autres.
La forêt, elle, sait que le vivant est un fleuve large, où seules quelques gouttes atteignent la mer.
Pluie de naissances la forêt choisit sans choix ce qui deviendra adulte
*Là où les masques tombent
Sous la trouée de ciel, les feuilles se referment comme des paupières. Je marche dans cette lumière filtrée où chaque ombre semble porter un visage.
Au gré de la lumière et d'un léger vent, ils changent de formes.
Depuis l’enfance, j’ai appris moi aussi à changer de masque au gré des expériences : le masque de la douceur, le masque de la force, le masque du silence. Ils m’ont protégé, parfois étouffé. Puis un jour, comme dans le récit du Fou de Kalib Gilbran, un vent voleur a emporté mes visages. Je suis resté là, nu, sans défense, mais étrangement entier.
Dans l’au-delà de la forme, il n’y a plus de rôle à tenir. Il n’y a que la respiration du monde, et cette présence qui ne demande rien. Les arbres ne portent pas de masque. Le ciel non plus. Pourquoi en porterais-je encore ?
Dans la nature, retrouverais-je ma vraie nature ?
Je découvre que l’être véritable en nous n’a pas de contours : il se déploie comme une clairière, il s’efface comme une brume, il renaît comme une lumière qui ne cherche pas à briller et joue avec l'ombre.
Haïku Masque dans le vent le visage du silence reprend sa forme nue.
Le fou « Khalil Gibran »
» Vous me demandez comment je devins un fou.
Cela m’arriva ainsi : un jour, bien avant que de nombreux dieux ne fussent nés, je m’éveillai d’un profond sommeil et trouvai que tous mes masques étaient volés, les sept masques que j’ai façonnés et portés durant sept vies ; je courus alors sans masque à travers les rues grouillantes de la ville en criant :
« Aux voleurs ! Aux voleurs ! Aux maudits voleurs ! »
Et quand j’atteignis la place du marché, un jeune homme, debout sur le toit d’une maison, s’écria : « C’est un fou. »
Je levais la tête pour le regarder; le soleil embrassa mon propre visage nu pour la première fois.
Pour la première fois le soleil embrassa mon propre visage nu et mon âme s’enflamma d’amour pour le soleil, et je ne voulus plus de mes masques.
Et dans ma folie, j’ai retrouvé à la fois ma liberté et ma sécurité ; la liberté d’être seul et la sécurité de n’être pas compris ; car ceux qui nous comprennent nous asservissent de quelque manière. »
PS: C'est avec ce texte en tête que je regarde la forêt… Ses ombres mouvantes, ses lumières…
*L’étincelle sans témoin
Le sentier était encore un peu frais de l’aube, mais déjà la forêt respirait cette tension particulière d'un été trop sec.
Sous mes pas, les feuilles craquaient . Au milieu d’elles, un mégot. Rien qu’un petit cylindre de cellulose, mais posé là comme une faute. Il ne fumait plus, pourtant il portait encore la mémoire du feu.
Je me suis arrêté et j'ai cliqué sur le mégot. Non pour juger, mais pour écouter ce que ce fragment disait du monde. Il parlait d’une main distraite, d’un geste sans pensée, d’un humain qui traverse la forêt comme on traverse une pièce : sans la sentir, sans la voir vraiment. Il parlait de cette inconscience moderne, cette absence de présence qui fait naître les incendies autant que les drames humains. Le mal n’est pas toujours intentionnel : souvent, il est juste vide.
Autour de moi, les arbres se tenaient comme des vieillards silencieux. Ils savent ce que peut un mégot. Ils savent la rapidité du vent, la fragilité de l’écorce, la danse terrible d’une étincelle qui trouve son chemin. Ils savent que l’homme oublie trop facilement que le feu n’est jamais un outil : seulement un pacte avec le reste de la nature.
Haïku
Sous les feuilles sèches Un mégot attend le vent. La forêt retient son souffle.
Les koi portent des légendes.
venues d’avant l’homme.
Chaque écaille murmure
peut-être
un secret du premier jour.
*"Cette merde me donne des boutons."
Dans les bois, une feuille vient de recevoir une fiente d'oiseau. C'est trop pour elle… Elle se couvre alors de petites excroissances, comme si la nature elle-même avait décidé de manifester son exaspération.
Je la regarde, et je pense aux débats télévisés où les gens censés, les raisonnables, les pondérés, finissent par s’énerver comme des moustiques coincés dans un verre à écouter. les fientes qui s'y déversent.
Ils pensent : « Cette merde me donne des boutons », et soudain, ce n’est plus une métaphore. On voit leurs tempes pulser, leurs sourcils se hérisser, leurs voix monter d’un demi-ton à chaque absurdité entendue. La colère des gens censés est toujours la plus drôle : elle ressemble à un professeur de philosophie obligé d’expliquer pour la dixième fois que non, la Terre n’est pas plate, même si c’est “son ressenti”. Alors la feuille, avec ses pustules végétales, me fait rire. Elle aussi semble dire : « Franchement, j’en peux plus. » Et dans ce rire, il y a un peu de tendresse pour les feuilles, pour les humains, pour tous ceux qui tentent encore de rester dignes dans un monde qui gratte.
Haïku Boutons de colère la raison se démange quand le monde pique.
*La toile de la connaissance
Chaque matin, je me lève avec l’impression de tendre un fil invisible entre ce que je sais et ce que j’ignore encore. La connaissance n’est jamais un édifice, seulement une toile suspendue entre deux branches : elle tremble, elle capte la lumière, elle se déchire parfois.
Je marche dans ma forêt intérieure, persuadé que ce que j’ai compris hier tiendra encore aujourd’hui. Mais un mot, une image, un événement, une phrase entendue par hasard, et paf, tout s’effondre. Il faut reprendre, retisser, réapprendre.
L’araignée, elle, ne proteste pas.
Sa toile déchirée, elle recommence. Elle ne s’attache pas à la forme précédente. Elle ne s’indigne pas de la perte. Elle sait que la toile n’est pas un monument, mais un geste.
Un geste de survie, un geste d'adaptation.
L’humain, lui, voudrait que le savoir soit stable, solide, définitif. Il voudrait que la toile dure. Il oublie que la connaissance est comme un animal vivant, qui mue, qui se défait, qui renaît.
Alors je regarde l’araignée dans sa patience, et j’apprends d’elle une manière d’être au monde : recommencer sans colère, reconstruire sans nostalgie, accepter que la vérité soit un fil qu’on retend chaque jour.
Fragilité du savoir humain, mais ce savoir fragile nous ouvre à autre chose. À une autre configuration de la toile.
L’araignée tisse seule. L’humain tisse avec le monde.
Haïku
Toile du matin le vent défait la lumière, je tisse encore.
*Le souffle partagé
Sur la feuille trouée, l’insecte me regarde.
Tous prédateurs de la vie.
Il faut bien manger.
Ce n’est pas un regard humain, pas un miroir, pas une demande. C’est une présence nue, ancienne, qui ne cherche rien. Une étincelle de vie posée là, devant mon regard.
Chacun s'immobilisant, regardant "l'autre". Je sens alors que nous ne sommes pas séparés : Lui et moi portons la même lumière, mais sous des formes différentes. Son mystère n’est pas un voile, c’est une manière d’être au monde. Il ne parle pas, il ne pense pas comme nous. Il respire la vie, simplement, sans détour. Il lui obéit.
Et dans ce souffle minuscule, je reconnais le mien.
Haïku Œil d’insecte la même source palpite dans l’invisible.
*OMBRE et LUMIÈRE
La lumière glisse sur les choses comme une main hésitante. Elle semble chercher. L’ombre se tient, attentive, prête à recueillir ce que la clarté ne peut porter seule.
Il y a comme un jeu secret entre elles, une conversation sans mots. La lumière révèle, l’ombre approfondit. La lumière montre, l’ombre écoute. Et parfois, dans ce dialogue, quelque chose d’infime se dénoue : une vérité qui ne peut naître que dans l’entre-deux, là où le visible se souvient du caché.
Je regarde ce fragment de monde, et je comprends que rien n’existe sans son envers. La lumière n’est pas une victoire. L’ombre n’est pas une perte. Elles sont les deux souffles d’un même être, comme si le réel respirait lentement à travers elles.
Haïku Lueur suspendue L'ombre porte la forme que la lumière rêve.
*Là où la lumière trouve son corps
Sur le sol sec du chemin, la poussière attend. Elle attend mon regard, la lumière, un souffle de vent.
Qui sait?
Elle se contente pour le moment d’être ce qu’elle est : un reste de pierre, de feuille, de temps. Quand le soleil glisse entre les branches, il ne cherche pas la perfection. Il cherche un partenaire.
La lumière n’est visible que lorsqu’elle rencontre quelque chose qui la révèle : poussière, matière, fragilité.
Autrement dit : ce sont les imperfections et les obstacles de ce monde qui rendent la lumière perceptible.
Alors la poussière se soulève, presque imperceptible, et la lumière s’y accroche et mon regard voit danser poussière et lumière. Elles dansent ensemble, sans musique, sans témoin, sauf pour celui qui sait regarder. Je comprends alors que la beauté de la lumière n’est jamais pure : elle a besoin d’un peu d’ombre, d’un peu de terre, d'un peu de souffle, d’un peu de nous. Sans la poussière du monde, la lumière ne serait qu’une abstraction. Avec elle, elle devient mouvement et danse, traversée par un souffle qui fait respirer le monde. Une danse née de trois présences : la terre, la lumière, et ce souffle qui les porte.
Je regarde.
Je comprends que rien ne se révèle sans un mouvement intérieur, sans un vent discret qui vient de plus loin que nous.
« Sans la poussière, la lumière ne peut pas danser » est attribuée à Jean‑Yves Leloup, philosophe, théologien et écrivain contemporain.
*Un monde qui tient encore
Il y a des mondes qui se brisent sans disparaître. Ils se fendent comme une écorce trop sèche, mais conservent encore la trace de ce qu’ils furent : une courbe, une ombre, un contour qui refuse de s’effacer. Je marche dans l’un de ces mondes-là. Un monde humain, revenu de lui-même, revenu de ses illusions, mais pas encore guéri. Un monde où l’ignorance s’est incrustée comme du sable dans les fissures, où les dirigeants ressemblent à des mafieux jouant avec les fils invisibles du pouvoir et de l'argent
Un monde où le droit international n’est plus qu’un masque défiguré, une statue dont on aurait arraché le visage.
Un monde où l'égalité des droits humains disparaît sous la force de l'argent.
Et pourtant, malgré tout, quelque chose tient. Une forme. Un reste de structure. Comme si le vivant dans ce monde refusait de s’effondrer complètement. Comme si la beauté, même fracturée, continuait de respirer dans les interstices.
« La blessure est l’endroit par lequel la lumière entre en vous. »
D'après Djalâl Al-Dîn Rûmi
Je vis dans ce monde brisé, mes rêves d'universalité brisés. Je reconnais les ruines, mais je reconnais aussi les lignes qui persistent : les gestes simples, les regards qui ne mentent pas, les voix qui cherchent encore la justice, même quand elle semble introuvable. Le monde est fendu, fragmenté, oui. Mais il n’est pas mort. Il garde une forme fragile, vacillante, mais réelle. Et c’est peut-être dans cette fragilité que se cache sa dernière chance.
Haïku Feuille fracturée son monde garde encore son souffle ancien.
La chaleur tombe sur nous comme un verdict silencieux.
Et pourtant nous savions TOUS
Sur la plage, les corps cherchent l’eau, les chiens avancent prudemment, les vagues lèchent les chevilles comme pour rappeler que quelque chose, quelque part, reste encore vivant.
Mais derrière cette douceur apparente, un autre paysage se dresse : celui des silhouettes métalliques au loin, ces géants industriels qui continuent de respirer leur souffle chaud.
La canicule n’est pas un accident.
Elle est un message.
Un message du TROP :
Trop de consommation, trop de vitesse, trop de croissance.
Le feu caniculaire n’est pas une “punition”, il est révélation.
Et pourtant, au lieu de l’écouter, les responsables élus se disputent, s’accusent, se déchargent les uns sur les autres.
Ils se renvoient la faute comme des enfants effrayés par un feu qu’ils ont eux-mêmes attisé.
Au lieu de se tenir ensemble devant un phénomène qui dépasse chacun, les responsables politiques s’enferment dans un jeu de miroirs accusatoires.
C’est ce qui rend la dispute politique si absurde : elle cherche un coupable unique dans[b] un phénomène multicausal[/b].
Pendant ce temps, le monde entier suffoque, humains, bêtes, arbres, mers, tous pris dans la même étuve.
Je marche dans l’eau tiède, et je sens que la responsabilité n’est pas un fardeau individuel mais une responsabilité collective, un tissu que nous avons tous tissé, parfois sans le savoir.
Ce qui m’agace, ce n’est pas la chaleur : c’est la dérobade.
Cette manière de détourner le regard quand il faudrait le porter ensemble vers le réel, sans masque, sans fuite, sans "c'est pas moi, c'est l'autre"
La canicule nous met à nu.
Elle dit : “Regardez. Vous êtes liés. Vous êtes responsables. Vous êtes coupables de faire accélérer ce changement climatique, avec vos guerres, vos consommations, votre confort, vos déforestations, votre énergie fossile, etc.
Mais pour entendre cela, il faut se tenir dans la lumière brûlante, sans chercher un coupable unique, sans se réfugier derrière les élus comme derrière un paravent.
Le climat ne connaît pas nos querelles. Il agit !
La Nature nous montrerait nos limites. La canicule est une frontière physique qui rappelle que nous ne sommes pas maîtres du vivant.
Dans l’eau, les chiens jouent.
Ils ne savent rien de nos querelles.
Ils savent seulement que le monde chauffe, et qu’il faut avancer, [b]ensemble[/b], vers un peu de fraîcheur.
Le monde cherche une ombre bienfaitrice.
Et sans querelle !
*LA NATURE NE MENT PAS
*« Ceux qui brûlent, ceux qui tiennent »
Dans les bois, la chaleur tombe comme une sentence. La grande tige sèche d'ortie, se dresse encore, mais son corps est déjà une archive de l’été. Les feuilles, recroquevillées, portent la mémoire du feu sans flamme. À quelques pas, une autre plante reste verte, presque insolente, comme si la canicule glissait sur elle sans la toucher.
Le vivant n’est jamais égal devant les forces qui le traversent. Certains cèdent, d’autres s’endurcissent. Certains se fendent, d’autres se taisent. La nature ne distribue pas la résistance comme un don équitable. Elle laisse chaque être avec son propre seuil, son propre secret.
Et pourtant, dans cette inégalité, quelque chose se relie : La plante brûlée et la plante intacte partagent le même vent, le même soleil, la même terre. Elles ne vivent pas la même histoire, mais elles vivent dans le même monde. C’est peut-être cela, le mouvement profond de la nature : une danse où chacun porte sa fragilité, son endurance, son destin minuscule.
Haïku Sous le même soleil, l’une craque, l’autre s’obstine été sans partage.
*Pierre de ciel
Dans le sable, une pierre bleue repose comme un éclat d’aube. Elle n’a pas choisi de ressembler au ciel : elle est de la couleur du ciel.
Un éclat d’azur figé dans la terre
Les hommes passent, quelques-uns la regardent, et certains y projettent un rêve :
être aussi simple, aussi pur, aussi détaché du tumulte.
Être de la couleur du ciel. Ils voudraient parfois devenir ce qu’ils contemplent, une forme qui ne lutte plus,
un fragment d’idéal posé dans le monde.
Mais la pierre, elle, ne rêve pas. Elle se contente d’être. Et c’est peut‑être cela, le secret du ciel.
Haïku
Pierre du ciel l’homme cherche dans son reflet un ciel habitable.
Libellule en méditation
*« Se raccrocher aux branches »
Deux samares brunes pendent encore à la branche, le vent les secoue, les tente à laisser tomber. Leur destin est de tomber, de tournoyer, de chercher un sol où germer.
Savent-elles qu'elles sont des graines ? Pour l’instant, elles restent là, obstinées, agrippées à leur fil de bois pâle.
Les deux samares pendent comme deux pensées au bord d’un choix.
Elles ne savent pas si la chute est une perte ou une naissance.
Nos pensées souvent polarisées sont peut-être comme des samares.
Dans la lumière du matin, mon imaginaire les voit en effet comme deux pensées hésitantes, deux décisions qu’on retarde, deux peurs qu’on garde au chaud.
Comme ces deux graines ailées qui disent au vent "pas maintenant, merci."
Alors je comprends que « se raccrocher aux branches » n’est pas un aveu de faiblesse. C’est parfois une manière de différer la chute pour mieux accueillir ce qu’elle peut ouvrir. La sagesse n’est pas toujours dans le lâcher‑prise ; elle est parfois dans la tenue légère, dans ce presque‑rien qui nous relie encore. Parfois, c’est un geste de survie, un instant gagné contre la chute, un temps pour survivre à ce que l'on croit être. Les samares attendent le moment juste, ni trop tôt, ni trop tard, pour se laisser aller au vent.
Haïku
Dernier fil de bois la graine hésite encore avant de s’envoler.












































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