DELIRES AVEC UN GOELAND ( Echange d'interrogations philosophiques)

 

LE GOÉLAND ET MOI
(un récit entre fiction et réalité)
Un dialogue avec un goéland, sur tout et sur rien. Au fil de mes interrogations vagabondes du moment.
Comme d’habitude, rien n’est prévu d’avance…
Un dialogue avec moi-même, en vérité.
Car mes questions sur le monde résonnent plus fort dans mon propre esprit qu'à l'extérieur.
Un extérieur timide, secret, pudique, apeuré. Vide de mots. Temps absent. Passage furtif. Copier/coller sans âme.
Un extérieur trop plein , trop mangeur de temps, plus le temps de s'arrêter… Ne rien râter…
Seule l’agressivité, elle, ose encore se montrer à visage découvert — ou presque : avatars, pseudos, trolls, brouteurs…
Surprise, Goéland me regarde, s'approche de moi, et répond :
— Tu cherches l’écho, conteuse, mais tu tends l’oreille dans une volière pleine de cris.
Les réseaux, tu dis ? Ce ne sont pas des filets de liens, mais des filets de pêche. On y jette des miettes d’âme, espérant qu’un autre les picorera avec soin. Mais souvent, ce sont les oiseaux prédateurs qui rappliquent, bruyants, voraces, et sans mémoire.
Moi, je plane au-dessus. Je vois les silhouettes penchées sur leurs écrans comme sur des coquillages vides, espérant y entendre la mer. Mais la mer, elle est là, immense, vivante, juste derrière eux, juste derrière toi.
Retourne-toi. Regarde la mer, conteuse.
Tu parles d’agressivité ? Elle est le cri de ceux qui n’ont plus de silence.
Tu me regardes depuis plusieurs jours. Comme le Renard du Petit Prince, tu apprivoises le sauvage en moi. Tu viens de parler tout haut. Alors je te réponds.
Continue de me parler. Et peu importe si le silence répond, c'est beau le silence, il écoute le chant de l'Univers.. Parfois, c’est dans le silence que naît la vraie résonance.
Et puis… qui sait ? ? Peut-être qu’un autre goéland lira tes mots, quelque part, entre deux vents.


LE VOL DU GOÉLAND
Je parle au goéland de son vol magnifique.
Le goéland me regarde longuement, puis dit, d’une voix douce comme le vent du large :
— Le sens du vol ? C’est l’essence même de mon être.
Quand mes ailes se tendent et que l’air m’embrasse, je ne vais pas “quelque part”.
Je vais "dans".
Dans l’espace.
Dans le moment.
Dans le souffle du monde.
Vous, les humains, vous courez. Toujours vers un but, un sommet, une promesse, un rêve, une ambition. Vous traversez la vie comme on traverse un couloir rapidement, sans jamais vous arrêter pour regarder le jeu de la lumière sur les murs.
Vous appelez cela avancer. Mais avancer sans présence, ce n'est pas vivre, c'est s'effacer.
Effacer la présence du corps pour trouver refuge dans vos pensées, votre mental
Le vent m’enseigne autre chose. Il ne me demande pas d’arriver. Il me demande d’être là. Entièrement. À chaque battement d’aile. Il me demande d'être à son écoute.
Voler, ce n'est pas fuir la terre. C’est se souvenir du ciel. C’est se rappeler que l’on peut être en mouvement sans être en fuite. Que l’on peut aller loin sans quitter l’instant.
Toi, conteuse, tu sais écouter le vent. Alors écoute et écoute encore. Tes contes disent que la vie ne se trouve pas au bout du chemin, mais dans chaque pas, dans chaque souffle, dans chaque silence.
Je baisse les yeux. Un frisson me traverse, plus vaste que le vent. Ses mots ont touché une corde enfouie, tendue depuis longtemps.
— Tu dis vrai, Goéland. Je cours. Je cours depuis toujours. Vers des “il faut”, des “bientôt”, des “quand j’aurai le temps”. Je remplis mes journées comme on remplit une valise trop petite, et j'appelle ça “vivre”.
Mais je ne suis pas "dans". Je suis devant, après, ailleurs. Jamais ici et maintenant.
Nous, humains, pensons que le but donne le sens. Mais peut-être que c’est la présence qui donne son sens à la vie.
Tu parles du vent comme d’un maître. Moi, je l’ai toujours fui : il décoiffe, il dérange, il fait voler les papiers. Mais toi, tu l'écoutes. Tu t’y abandonnes. Et tu trouves ta direction non pas en la cherchant, mais en la ressentant.
Pour la première fois depuis longtemps, je me tais. Je respire. Je suis là. Je ressens le vent jouer avec mes cheveux.


ANIMALITÉ et HUMANITÉ
J’attends Goéland.
Il arrive vers moi doucement, et se pose avec lenteur. Quelle belle envergure ! Son vol laisse en moi une impression de majesté. Il attend mon questionnement du jour…
— Goéland, je pense que nous nous déshumanisons et aussi que nous nous désanimalisons…
C'est-à-dire, me demande Goéland.
– La perversion humaine de sa nature fait que cette perversion va en deçà de son animalité et au-delà de son humanité. Je m'explique, nous allons plus loin que l’animal dans notre cruauté et barbarie et plus loin dans la fabrication de machines pour nous remplacer. Ce transhumanisme qui vise l'amélioration des capacités intellectuelles, physiques et psychiques de l'être humain grâce à l'usage de procédés scientifiques et techniques (manipulation génétique, nanotechnologies, intelligence artificielle, etc.).
Je vous regarde vivre, vous subissez comme nous les éléments naturels, vous semblez les traverser avec calme et votre vie reprend après l'orage, l'eau, la tempête, etc.
Goéland, après un long silence, regarde l’horizon. Puis, d’une voix grave et lente, il répond :
— Tu parles de déshumanisation… Mais peut-être n’est-ce pas l’homme qui s’efface, mais son âme qui s’endort. L’homme s’est cru maître de tout, et en voulant dominer la nature, il a oublié qu’il en faisait partie. Il a voulu s’élever au-dessus de l’animal, mais il a cessé d’écouter ce que l’animal savait : vivre avec le monde, et non contre lui.
Il ferme un instant les yeux, comme pour écouter un souvenir ancien .
— Vous avez créé des machines pour penser à votre place, des écrans pour vous distraire de vous-mêmes, des murs pour vous protéger de la pluie, des machines pour rouler toujours plus vite et plus loin… Mais qui vous protège de l’oubli de votre propre nature ?
Qui vous rappelle que vous êtes faits de chair, de souffle, de rêves et de peurs ? Ce n’est pas en devenant plus puissants que vous deviendrez plus humains.
C'est en redevenant sensibles.
L’animal ne se demande pas s’il est assez ceci ou cela. Il est. Il vit. Il ressent. Il meurt sans regret.
L'homme, lui, veut transcender la mort, mais il oublie de vivre.
Goéland ouvre ses ailes, les laisse frémir dans la brise et reprend :
— Tu dis que nous, les oiseaux, reprenons notre vol après la tempête. C’est vrai. C’est parce que nous sommes simples. Nous n’avons pas peur de ce que nous sommes. Nous ne résistons pas inutilement, nous ne cherchons pas à tout contrôler. Nous vivons AVEC ce que nous donne le monde, d' ailleurs nous aimons vos toits et vos gâteaux !
Peut-être est-ce cela, le vrai courage : accueillir ce qui est.
Goéland me fixe alors, intensément :
— Alors je te demande, conteuse : veux-tu fuir ta nature, ou veux-tu la réapprendre ? Veux-tu devenir une machine parfaite, ou une âme imparfaite mais vivante ? Veux-tu la perfection froide ou la chaleur imparfaite de l’existence humaine ?
— Merci, Goéland. Tu ne m’as pas donné une réponse. Tu m’as rendu une question. Et c'est peut-être cela, la vraie sagesse.


LÀ OÙ LES MONDES SE TOUCHENT

LÀ OÙ LES MONDES SE TOUCHENT
(Image 4 du dialogue avec un goéland)
LÀ OÙ LES MONDES SE TOUCHENT
(Image 4 du dialogue avec un goéland)
J'attendais, le regard tourné vers le ciel, et Goéland se pose doucement devant moi.
Il me dit :
— Tu es conteuse mais sais-tu ce que tu racontes ?
— Ah, tiens, c'est toi aujourd'hui qui poses la question ?
— Oui, chacun son tour, me dit-il l'œil amusé.
— Alors dis-moi, Goéland… Pourquoi ai-je toujours eu l’impression que mes histoires venaient d’ailleurs ? Que les personnages me connaissaient mieux que je ne les connaissais ?
Le goéland inclina la tête.
— Parce que tu vis entre deux mondes. Tu es à la fois ici, sur cette plage, et ailleurs, dans un champ d'infinités. Disons comme une particule en superposition et peut-être intriquée. Plus simplement, tu es à la fois multiple, incertain, et mystérieusement lié à d'autres.
— Tu parles comme un physicien jargonnant et les adeptes du "tout quantique". Les deux physiques apparemment ne peuvent pas se rejoindre dans leur logique, même si les physiciens nous disent que le macroscopique sort du microscopique. Mystère !
— Ou je parle comme un mystique. C'est la même chose, vu d'assez haut. Tu es un système quantique mais aussi une ouverture vers le monde spirituel en toi, cette source de Tout. Tu portes en toi tous les possibles. Mais chaque fois que tu choisis, que tu racontes, que tu regardes… tu fais s'effondrer l'infini en une seule histoire.
Je restais silencieuse. Quelque chose vibrait en moi. Une mémoire oubliée au-delà de mon incarnation.
— Alors… Les contes et autres récits spirituels relateraient des mondes que je n'ai pas vécus, mais que j'aurais pu vivre ou que je pourrais vivre ?
— Exactement. Et parfois, ce sont des mondes que tu vis… dans une autre version de toi. Les contes et bien d'autres récits viennent d'un monde symbolique, un entre-monde entre toi et l'origine. C'est là que certains récits prennent racine, entre le visible et l'invisible, entre la conscience et ce quelque chose de plus vaste que toi.
Je fermais les yeux. Et soudain, je compris que les récits pouvaient être des fragments de moi-même, dispersés dans le champ infini de mon âme, de mon imaginaire, de mon inconscient. Que les contes sortis d'un inconscient collectif agissaient de même pour tous ceux qui les écoutaient.
Je demande, alors, timidement et doucement :
— Et la décohérence, serait-ce cet instant où une prise de conscience se fait et change la direction de nos vies ?
— C'est le moment où tu acceptes de vivre une seule version de toi-même. Mais ce n’est pas une prison. C'est une offrande. Car vivre, c'est choisir. Et choisir, c'est aimer.
Le goéland s'envola alors, laissant derrière lui une plume blanche.
Une phrase me vint alors à l'esprit :
"Je suis une conscience qui se raconte."
Je compris que les contes, les mythes, nos histoires, l'art… n'étaient pas que des fictions. Elles peuvent être des vérités parallèles, venues nous rappeler que nous sommes bien plus vastes que notre propre vie.
Monde quantique et monde spirituel décrivent tous deux un monde où tout est possible. L'un parlant en équations, probabilités, l'autre en symboles, métaphores. L'un dans le laboratoire, l'autre dans le silence intérieur. Deux langages pour une même énigme. La décohérence (effondrement poétique d'un possible de l'infini dans l'instant), c'est le passage du silence à la parole.





LÀ OÙ LES HISTOIRES DEVIENNENT VRAIES
(image 5)
Ce matin, alors que la brume enveloppait la falaise, je sens une présence familière. Le goéland était revenu.
— Tu es bien méditative, dit-il.
— Je crois que je commence à voir les fils invisibles. Ceux qui relient nos contes, nos mythes, nos religions, nos récits, nos histoires à nos silences.
— Alors tu es prête pour la suite.
Je m'assis attentive et lui dis :
— J'ai compris, hier, que je vivais entre deux mondes invisibles que la science et la métaphysique essaient d'exprimer chacun dans leur langage. Que tous nos récits pouvaient être des versions de nous-mêmes et que la parole, le regard et l'art pouvaient provoquer l'effondrement d'un possible dans l'instant.
Le goéland fixa l’horizon.
— Je continue donc… Ce que tu n’as pas vécu… ne disparaît pas. Cela continue d’exister, quelque part. Chaque choix que tu n’as pas fait, chaque mot que tu n’as pas dit, chaque amour que tu n’as pas osé… vit dans un monde adjacent. Et parfois, ces mondes te parlent.
— Par les rêves ? je demande en pensant à notre inconscient..
— Par les rêves, les intuitions, les regrets, les élans soudains. Ce sont des échos. Des interférences entre toi… et toi.
Je repensais à mes regrets, mes remords, mes espoirs avortés mais aussi à mes joies, mes réussites… Je fermais les yeux. Des souvenirs flous remontaient : une vie que j'avais failli choisir, une intuition que je n'avais pas suivie.
— Alors je suis faite de mille moi ?
— Oui. Et chacune d’elles t’enrichit. Tu n’es pas une ligne droite. Tu es une constellation.
Je reste silencieuse. Puis je demande :
— Et si je veux les retrouver ? Ces autres moi ?
Le goéland répond :
— Tu ne peux pas les rejoindre. Mais tu peux les rendre présents en les racontant. En les laissant vivre à travers tes mots. C’est cela, le pouvoir du langage : il tisse les mondes, il les relie. Il est la mémoire de ce qui aurait pu être.
Des pensées me viennent alors :
« À celle que je n’ai pas été, mais que j’ai aimée parfois en secret. Je te vois. Je te raconte. »
« Ce que l’on tait nous enferme. Ce que l'on raconte nous libère. »
Goéland me sort de ma rêverie :
— Tu sais, conteuse, vos récits, vos contes, ne sont pas seulement des souvenirs d'autres mondes, mais aussi des graines dans celui-ci.
— Tu veux dire que nos histoires peuvent changer la réalité que nous vivons ?
— Pas directement. Mais elles réveillent des possibles. Elles rappellent aux âmes ce qu’elles ont oublié. Elles réactivent des chemins endormis.
Tu es une conteuse. Mais aussi une factrice de mondes invisibles. Chaque mot que tu sèmes peut faire germer une prise de conscience, une décision, une rencontre, un pardon. C’est pareil pour tous les arts ? Pour toutes les créativités humaines. L’humain créateur est un point de passage. Un lieu de résonance où les mondes invisibles passent.
Une pensée me vint : « Ce que je raconte n’est pas ce qui fut. C'est ce qui pourrait être, si quelqu’un l'écoute assez fort. »
Cela devenait compliqué dans mon esprit. Je dis alors comme pour m'expliquer à moi-même.
Si je résume tout ce que j’ai compris depuis deux jours entre le monde microscopique et le monde spirituel, c’est que nous sommes dans le macroscopique comme des particules de Dieu, issues de son Esprit. Ce monde divin vibratoire ne peut être ni bon, ni mauvais, il EST. La morale qui se dégage des religions n’est pas celle de cette Conscience divine éternelle et infinie. La particule que nous serions chacun, devrait juste se souvenir de la non-séparabilité de l’onde divine en nous d'avec l'Univers. Tout serait lié et le lien serait l’Amour.
Goéland me regarda , silencieux, et s'envola.
Une plume blanche reposant sur la roche me dit que je n’avais pas rêvé.



LES POUPEES RUSSES
( Image 6)
Je regarde le bel oiseau et lui dis :
— Ce jour, après nos deux dernières conversations, j'aimerais te parler de mes croyances nouvelles… Je les affine si souvent !
Tes croyances ? Je peux t’écouter mais ne pourrai pas te donner de réponse car ce domaine n’est ni vérifiable, ni réfutable. Chacun se fait son chemin entre Conscience, Vie, Esprit, qui sont des mots polysémiques. Acceptons donc que la Vie (biologique) serait mouvement, la Conscience (connaissance) la perception et l'Esprit (intellect, mental) la direction… Tous portés par une onde, cette vibration mystérieuse qui les traverse et les relie.
Les diverses philosophies, religieuses ou pas, parlent de l'unité et que tout est lié.
Je réfléchis et lui réponds :
- Ok ! Après nos conversations entre quantique et spiritualité, je vois mon analyse comme des poupées russes, holistiques où la partie reflète le tout. Même si les parties "savent" sans "penser", comme les oiseaux migrent sans carte mais avec une boussole intérieure.
Si une conscience transcendante est organisatrice de la création de l'univers. Si nous voyons dans les formes diverses des évolutions de la conscience du cosmos. Si nous passons à chaque étape de l'évolution d'un champ de conscience à un autre de plus en plus évolué. Comme un paysage intérieur que chacun traverse au fil de la vie… Et si les EMI ne sont qu'un passage d'une conscience neuronale à une conscience plus vaste, d'abord une sortie hors du corps puis une entrée dans la lumière d'une conscience transcendante…
Et si le flux de la vie n’était pas simplement biologique, mais le flux de la conscience elle-même, s’explorant et s’élargissant ? Une entité qui serait à la fois immanente, présente et active dans chaque forme et transcendante, échappant aux limites de la forme, englobant tout ce qui est et pourrait être ? Bref, une entité locale et non locale, comme l'océan, qui est dans chaque goutte d'eau et aussi dans l'ensemble du globe.
Chaque couche de conscience en cachant une autre, plus subtile, plus vaste, sans jamais épuiser le mystère, comme les poupées russes…
Le goéland, les ailes frémissantes de lumière, me répond :
— Tu vois, dit-il, nous ne sommes ni le commencement ni la fin. Nous sommes des passages, des vibrations qui cherchent à se connaître elles-mêmes.
Le goéland s'envole alors comme pour épouser l'infini.




L'ÉCRAN DES CATASTROPHES
(image 7)
— Bonjour Goéland.
Le goéland, les plumes ébouriffées par la brise salée, regarde l'horizon et dit :
— Que vois-je là-bas ? Des humains connectés qui se noient… Pas dans l’eau, hein, mais dans des vagues de mauvaises nouvelles. Et dire qu'ils appellent ça “s'informer” !
— Justement, je voulais te parler du "doomscrolling". Tu sais, cette pratique où les gens se persuadent qu’ils nous éclairent en partageant tous les drames du monde. Le problème, c’est qu’ils le font en scrollant comme des possédés, en relayant des infos souvent anxiogènes, partisanes, voire franchement déprimantes. Moi, à force, je me déconnecte… Je préfère préserver ma lucidité mentale et mon cœur.
Pourquoi cela attire autant les humains ? Ce goût pour l'auto-sabotage numérique ?
— Eh bien… ton cerveau, pas le tien, hein, mais celui de ton espèce entière. Il est programmé pour repérer le danger. Un héritage de l’époque où le souci principal était de ne pas finir comme dîner de tigre. Résultat : les infos négatives captent plus votre attention. Et comme l’inconnu angoisse, certains cherchent frénétiquement à combler le vide… même si c'est pour le remplir de catastrophes.
— Et les algorithmes, eux, rigolent doucement. Ils aiment tellement nous tenir enchainés.
— Exactement. Ils exploitent tout ça : biais cognitifs, émotions, besoin de confirmation… Le défilé infini des images empêche de respirer. C'est comme un tapis roulant d'angoisse, sauf qu'il n'y a pas de sortie.
Je soupire:
— Je ne veux pas fuir le monde, mais le regarder avec une posture lucide : m'informer, oui, mais sans me noyer.
— Et comment tu fais, toi ?
— Je diversifie le plus possible mes sources. J’évite les bulles de filtre , les chaînes de catastrophes sponsorisées, et aussi des relations trop partisanes. Et surtout, je me demande : cette info est-elle utile ? Fiable ? Ou juste anxiogène ?
Le goéland me regarde, l'air songeur, puis, avant de s'envoler, me lance :
— Le monde ne manque pas de raisons de pleurer… Mais il regorge aussi de raisons d’aimer. Le défi n’est pas de choisir, mais de voir les deux. Allez, respire un bon coup et va aussi vers des sources positives et inspirantes. Le ciel est encore gratuit.
Et Goéland s'éloigne dans le vaste ciel.




UN JOUR DE 14 JUILLET
( image 8 )
— Bonjour Goéland !

Je viens de voir le défilé du 14 juillet. Des thèmes contradictoires sur la guerre et la paix me traversent l'esprit.
J’ai vu les puissances armées de l’air, de la mer, de la terre, leurs puissances de feu étant contenues.
Puis j'ai vu défiler les forces de la Sécurité civile (police, gendarmerie, sapeur-pompier, etc.).
J’ai vu un drapeau qui flottait majestueusement, rassemblant et protégeant une culture, une histoire.
J’ai vu des visages de soldats qui défilaient, venant de mille horizons et attestant une armée et des services inclusifs.
On me dit que pour avoir la paix, il faut préparer la guerre.
On me dit que la démocratie est contagieuse et que les régimes autoritaires combattent durement cette menace.
On me dit que notre cerveau serait toujours menacé par le tigre de nos ancêtres et que cela façonne nos choix d’aujourd’hui.
J’ai donc vu, à ce défilé, le feu possible et la main qui éteint le feu.
Quelle contradiction en un seul défilé !
Que deviennent mes rêves de fraternité ?
Ne rien faire et laisser faire les agresseurs, les mots semblant actuellement inefficaces ?
Jusqu’où peut aller la non-violence sans se faire bouffer par le tigre ?
Tiraillements en moi.
Goéland me regarda longuement, lui qui n’a pas besoin d’armée pour défendre sa pitance. Mais il voit haut !
Le Goéland inclina doucement la tête, ses ailes déployées comme une parabole entre ciel et terre.
— Dame conteuse, dit-il dans le souffle du vent, tu as vu avec ton cœur. Et ce que ton cœur t’a murmuré, c’est cette tension profonde entre l’instinct de défense et le désir de paix. Le drapeau qui flotte, les visages venus d’ailleurs, les armes en repos et les mains secourables… tous racontent une même histoire : celle d’un monde partagé entre la peur du tigre et l’espoir du chant fraternel. Comment rester humain quand tout le monde déraille ?
Car moi, je vole sans frontières. Je n’ai ni patrie ni uniforme, et pourtant je veille. Je vois les fougères repousser après l’incendie, et les enfants jouer là où les sirènes se sont tues. La paix n’est pas l’absence de conflit, mais la présence du choix.
Chaque soldat qui défile peut aussi être père, fille, citoyen et rêveur. Tu crois voir la guerre, la bête immonde, mais tu vois surtout ce que l’humain fait pour ne pas y sombrer. Des soldats qui refusent de devenir ceux qu’ils combattent. Des hommes qui combattent pour se défendre sans se déshumaniser, et résister sans céder à la barbarie. Tu touches là à un dilemme de ton époque : comment préserver ton humanité au cœur de l'inhumanité.
Rester humain, c'est refuser la banalisation du mal, c'est garder la mémoire et refuser que la guerre efface les visages. C'est agir à sa mesure et à sa place. C’est protéger la vérité dans un monde saturé de propagande et de fausses informations. Défendre les faits est un acte de résistance.
La non-violence n'est pas naïveté. C’est une résistance courageuse, une fidélité aux mots quand les cris voudraient s'imposer. Elle est lente, incertaine, parfois frustrante… mais elle construit. Elle cimente ce que le tigre ne peut déchirer : la conscience.
Alors, dame, rêve ta fraternité. Mais que ce rêve ait des ailes et des racines. Parle, crée, veille. Et si un jour l'ombre s'approche, que ta voix soit plus forte que le fracas.

Le Goéland s'envola, et dans la traîne de ses plumes, il laissa un éclat de lumière.


LES FANTÔMES DE L’HISTOIRE
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Dame conteuse (marchant sur la plage) :
— Goéland, dis-moi… L’histoire ne dort jamais, n’est-ce pas ? Chaque décision politique semble encore chuchoter les paroles d’anciens visages. Les fantômes ne hantent-ils pas aussi les palais du pouvoir ?
Goéland( tournoyant au-dessus) :
— Oh, ,les murs des institutions sont pleins de voix oubliées. Les lois, les décrets, les discours, tout cela est écrit sur du parchemin fait de mémoire. Et certains fantômes ne veulent pas partir. Ils agissent par ceux qui les écoutent sans s'en rendre compte.
Dame conteuse :
— Alors ceux qui gouvernent… parlent-ils au nom des vivants, ou répètent-t-ils les volontés des anciens spectres ?
Goéland :
— Parfois, ils sont les porte-voix d’époques qu’ils n’ont jamais vécues. Les conflits anciens deviennent des rancunes modernes. Les idéaux éteints se rallument sous de nouveaux noms. La politique est une danse, mais le rythme est souvent donné par des musiques jouées autrefois.
Dame conteuse :
— Et peut-on vraiment s’en libérer ? Ou faut-il coexister avec eux, comme on accepte l’ombre d'un arbre trop vieux pour être déraciné ?
Goéland :
— Il ne s’agit pas de les effacer. Mais de les comprendre, de les nommer, pour que leur emprise cesse d’être invisible. Quand un peuple reconnaît les fantômes qui le traversent, il peut enfin écrire une histoire qui lui appartient.
Dame conteuse (s’arrêtant devant des tags sur un blockhaus) :
— Goéland, ces murs parlent… Ils racontent une histoire que je n’ai jamais choisie, mais que je porte malgré moi. Pourquoi les traditions pèsent-elles si lourd ? Pourquoi nos pas suivent des chemins tracés il y a des siècles ?
Goéland:
— Parce que chaque tradition est une voix ancienne qui veut encore se faire entendre. Voix qui rassure, donne des racines. Mais ce que l’on oublie, c’est que toute tradition fut un jour une révolution. Le poids vient quand on cesse de l’interroger, quand elle devient rite sans sens. Quand elle empêche de s'ouvrir au vent.
Dame conteuse :
— Et si je veux m’en libérer ? Choisir mes mots, mes gestes, au lieu de réciter ceux qu’on m’a transmis ? Sauf pour mes contes, ces images qui viennent d’ailleurs, ils sont hors temps…
Le Goéland :
— Alors tu deviens une semeuse d’avenir. Mais prends garde : se libérer ne veut pas dire renier. La tradition peut être une boussole, tant qu’elle ne devient pas une chaîne. Écoute-la, danse avec elle… mais ose la transformer.
Dame conteuse (souriante, touchant le mur comme pour lui dire adieu) :
— Je crois que je vais réécrire mes prières, mes attentes, mes demandes avec des mots d’aujourd’hui. Pas pour effacer… mais pour respirer un peu plus librement.
Les contes, eux, nous viennent du passé mais ils sont des passeurs d’avenir.
Le Goéland :
— "Les traditions sont des racines : elles peuvent nourrir… ou nous empêcher de courir." Et que ton souffle soit le moins possible étouffé par le passé. Que le vent des contes que tu transmets souffle vers l’avenir.



LES FANTÔMES CULTURELS
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Dame conteuse ,debout devant trois rochers sur lesquels est inscrite la maxime de son pays. Ces rochers ont une porte, sous leur masse pierreuse :
— Goéland… La France chante ses traditions comme une cantate sacrée. Mais ceux qui viennent de loin, avec d’autres chansons, d’autres mémoires… Comment les fait-on entrer dans cette musique ? Ont-ils le droit d’y ajouter leur voix, ou doivent-ils se taire ? Comment une nation peut-elle réellement incarner ses idéaux sans étouffer les voix multiples qui souhaitent l'enrichir ? Ceci pour les descendants de migrants mais aussi pour le métissage.

Goéland :
— Le dilemme est ancien, … mais il demeure brûlant. La tradition peut être juste une note lancinante, ou une symphonie à mille souffles. Le migrant ne vient pas effacer un passé, mais offrir une nuance nouvelle. Et pourtant, on lui demande souvent de poser son histoire avant d'entrer.

Dame conteuse :
— Mais comment devenir français sans abandonner ce qu’on est ? Peut-on aimer une patrie nouvelle sans trahir celle qu'on a quittée ?

Goéland :
— On peut, si la patrie nouvelle n'est pas une forteresse, mais un jardin. La nationalité n’est pas un vêtement à enfiler, c’est un feu à nourrir. Et parfois, ceux qui arrivent de loin apportent le bois le plus rare, celui qui ravive l'âme d'un pays endormi.

Dame conteuse (regardant les pierres devant elle, gravées “Liberté – Égalité – Fraternité”) :
— Cette devise… est-elle une porte ouverte ou un mur invisible ? La liberté, pour certains, devient devoir d’oubli. L’égalité demande de se ressembler. Et la fraternité hésite à embrasser l'étranger en soi.

Goéland :
— Alors il faut réécrire ces mots dans le vent. Liberté : celle de venir avec ses racines. Égalité : celle qui reconnaît la richesse des différences. Fraternité : celle qui offre la main sans demander le pedigree.
Je suis un goéland argenté, un jour un goéland aux ailes noires m'aborda et voici ce qu'il me dit :
— Je suis la voix des ruelles berbères, des fleuves d’Asie, des plaines créoles. Je suis le souffle d’un ancêtre sans papiers, la chanson d’une exilée sans amertume. Je suis la mémoire en mosaïque, qui ne demande qu’à éclairer l’avenir. Je suis goéland de sang, de cœur, d’élan, et je viens avec mes couleurs dans votre communauté.
— Voilà, Dame conteuse, le passé n'est pas un monument, mais une forêt qui pousse. La tradition n'est pas un mur, mais une porte à ouvrir. La culture est à la fois un berceau et un miroir : elle nous accueille, nous façonne, mais elle nous permet aussi de nous voir et de nous interroger. L'identité est une spirale montante, pas un point immuable ou une ligne droite. La diversité est une promesse, pas une menace. La république se conjugue au pluriel, c’est y planter des graines qui pousseront dans le même souffle. Une terre capable d'accueillir l'infini !
"L'identité, ce n'est pas ce qu'on porte… C'est ce qu'on transforme."

Et Goéland s'envole en me laissant encore une plume blanche.

Je reste interrogative car cela demande de part et d'autre un accueil des fantômes du passé pour construire une nation vivante. Faire société, ensemble !




LES FANTÔMES DE NOS PENSÉES
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Dame conteuse : Marchant doucement au bord de la marée
— Pourquoi tant de choses me suivent alors qu’elles sont passées ? Goéland, toi qui planes au-dessus des tempêtes, vois-tu ce que nous, les humains, refusons parfois d’affronter ? Ces bribes de passé, ces fantômes qui rôdent dans nos pensées… Sont-ils encore vivants, ou seulement les ombres de ce que nous étions ?
Suis-je habitée par des fantômes ?
GOÉLAND :
— Ils ne sont ni tout à fait morts, ni pleinement vivants. Tu appelles cela des « revenants », ils ne sont que des fragments du souffle, des murmures que la mémoire ne veut pas taire. Tu es traversée, pas hantée. Les fantômes ne cherchent pas à effrayer, ils chuchotent. Ils sont les échos des traces des pas sur le sable de ton passé et aussi de ta filiation. Nous naissons en héritant des voix d'avant. Ils ne cherchent pas à faire peur, ils espèrent juste qu’on les comprenne. Les humains cherchent à oublier, mais le vent des pensées, lui, ne connaît pas l'oubli. Il transporte chaque regret comme un grain de sable, chaque joie comme une plume.
Dame conteuse :
— Alors faut-il leur parler ? Les écouter, ces voix qui reviennent au gré des marées ?
GOÉLAND :
Oui, mais avec douceur. Il n’est pas question de les fuir, ni de les nourrir trop longtemps. Mais de les reconnaître, comme on reconnaît un courant qui nous porte… ou nous ralentit. Leurs voix se mêlent à tes idées, comme une ancienne brume sur les toits de ta conscience. Mais si tu les écoutes avec les oreilles du cœur, ils deviennent des chants plutôt que des cris de souffrance.
Dame conteuse :
— Mais est-ce alors moi qui décide ? Ou bien suis-je une suite, une continuité d'âmes qui m'habitent et me soufflent mes actes ?
Goéland :
— Tu es une confluence. Ni prisonnière, ni libre, mais tissée de mille fils. Tu es plus qu’un carnet de souvenirs jauni par le temps. Les pensées fantomatiques qui vivent en toi ne te volent rien, elles te transmettent ce que le vent de l’inconscient leur a confié. C’est à toi de le reconnaître, et de choisir ce que tu gardes d’elles. C'est là que naît ta propre voix.
Dame conteuse : (qui sourit, apaisée)
— Alors je ne suis pas poursuivie… Je suis peuplée.
GOÉLAND :
— Peuplée d’ombres lumineuses. Et si tu leur parles, ils deviennent des alliés. N'oublie pas : "Tu es le ciel, pas les nuages qui le traversent."
"Le goéland s’envole, et dans le sillage de ses ailes, mes pensées s’éclaircissent comme des brumes au matin."
« Chaque souvenir non dit, non regardé, non écouté, devient un fantôme qui écrit dans notre dos. »



LES FANTÔMES DU POSSIBLE
(image 12)
J'attends Goéland car après les fantômes de l'histoire, culturels, personnels et transpersonnels, je voudrais lui parler des fantômes de l'avenir, du futur.
Ils viennent souvent me visiter… Hélas trop souvent sous la forme de peurs, de monstres.
Un avenir peuplé de spectres, un territoire hanté par nos peurs, qui empêchent certaines idées d’émerger.
Peur de la guerre nucléaire, peur de la violence de l’espèce humaine, peur des virus possibles, peur de la pollution, des changements climatiques, des maladies incurables, etc. ; etc. …
Par nos conditionnements, qui font de l’innovation une répétition déguisée.
Par nos silences, qui laissent des possibles mourir sans même les nommer.
Des utopies en suspens, des rêves qui errent
Goëland se pose doucement près de moi :
— Je t’ai entendu, dame conteuse ! Un futur fantomatique… Oui, l’avenir peut lui aussi être peuplé de spectres, non pas ceux du passé, mais des promesses non tenues, des espoirs collectifs qui rôdent parce qu’on ne leur a pas ouvert la porte. Ce sont les fantômes du possible. Ce ne sont plus seulement les morts du passé qui hantent les humains, mais aussi les possibles non advenus, les avenirs suspendus, ceux que vous avez rêvés sans jamais leur donner corps ? Il vous faudrait les éveiller.
La fraternité mondiale ? Un rêve qui hante chaque frontière, chaque conflit non résolu.
Une écologie planétaire ? Une idée qui souffle dans les forêts brûlées, les océans asphyxiés, sans qu'on lui accorde vraiment une voix.
Ces idées ont été pensées, chantées, même célébrées… mais rarement incarnées. Et c’est là que leur fantôme naît : dans l’écart entre ce que l’humanité veut être, et ce qu’elle ose accomplir.
Je réponds à Goëland qui a lu dans mes pensées :
— Tu veux dire que des voix qui ne viennent ni du passé, ni du présent viennent me parler comme si le temps cherchait lui-même à me confier ses secrets ?
Goéland répond en s’envolant vers le vaste ciel :
— Tu entres là, dans le sanctuaire des possibles. Là où les futurs ne sont pas encore nés mais déjà vivants. Ils errent, comme des prières non prononcées, attendant un souffle, une croyance, une offrande.
Il me laisse deux plumes sur la plage :
« Les fantômes de demain ne viennent pas nous effrayer. Ils viennent nous rappeler ce que nous avons été assez fous pour rêver… mais pas encore assez libres pour bâtir.”
“Chaque utopie non vécue devient un vent qui pleure à travers nos choix.”
Je réfléchis à comment trouver cette liberté pour "bâtir" du nouveau ?




LE TEMPS DE LA VIEILLESSE
(image 13)
Un fantôme de ma vieillesse, forme fugace dans l’écume, vient me visiter…
Seule sur la plage, j’attends Goéland .
Il arrive et se pose à côté de moi… Je sais qu'il lit dans mes pensées multiples et superposées, avant même que je parle…
Il reste silencieux.
Je lui dis :
— Goéland, la vieillesse est-elle vraiment un naufrage ? Le corps fait mal, le cerveau oublie. Sommes-nous des épaves dérivantes dans un monde trépidant, violent, bruyant ?
Et cette peur des maladies dégénératives qui accompagnent parfois nos vieillesses et dont nul n'est à l'abri.
Et ces deuils qui se font de plus en plus souvent autour de nous…
Avec eux s'en vont des souvenirs, des moments d'existence. Ils partent, nous restons !
Et ces plus jeunes qui parlent de nos droits à mourir ou pas sans nous consulter ? Ils ignorent la liberté de chacun de choisir son départ, la maladie arrivant.
Bref, nous, "les vieux", traversons une crise existentielle, nos relations changent, surtout familiales et générationnelles.
La mort fait peur à certains d'entre nous ou est désirée par d'autres.
Bref, une longue remise en question de ce que nous sommes devenus, de tout, de l'existence en soi.
Goéland répond :
– Souhaites-tu rajeunir, revenir à un âge plus jeune ?
— Absolument pas, que Dieu m’en garde, je me trouve plus calme, plus posée, finalement peut-être plus heureuse, moins stressée…
— Eh bien voilà ! La vieillesse est le seul moment où vous avez le temps.
Ce temps long qui favorise la réflexion, l’écoute, la création.
Avec le temps, les épreuves ne sont plus de simples obstacles, elles deviennent des enseignantes patientes. Chaque chute, chaque perte, chaque doute sédimente une couche de compréhension plus fine du monde et de soi.
Le temps de la vieillesse apprend à laisser les choses être, à ne plus toujours vouloir changer, convaincre, prouver. C’est une sagesse du lâcher-prise.
C'est le temps de la bienheureuse solitude, où tu te rencontres toi-même et te découvres sans les artifices que tu déployais pour plaire aux autres.
Le temps de t’émerveiller de la nature, de jouer avec les nuages…
Le temps de t'ouvrir aux autres car plus libre avec toi-même.
Le temps de jouer avec tes petits-enfants, de rire, de chanter, de rêver avec eux
Le temps de faire ce qui te plaît
Tu sais, une vieillesse peut-être lumineuse !
La jeunesse regarde pour conquérir ; la vieillesse contemple pour comprendre.
Vieillir, c'est devenir expert en tri du superflu, et ne garder que l'essentiel : les liens vrais, les plaisirs simples, la beauté de l'instant. Avec le temps, l’intuition devient presque une seconde vue. On comprend les gens sans qu’ils parlent. On sent les décisions sans longues analyses. C’est une sagesse presque sensorielle.
Et pour finir , la vieillesse est le temps de la transmission. Transmettre sans imposer. C’est ouvrir des chemins sans les baliser de certitudes. C’est raconter le passé pour éclairer le présent sans enfermer l’avenir.
Le goéland s'envole et laisse deux plumes blanches sur le sable…
"La vieillesse n'est pas une fin, mais une saison de l'âme où l'on cueille enfin les fruits du silence, de la mémoire et de l'amour."
"La vieillesse est ce port paisible où l'on n'arrime plus des certitudes, mais des vérités murmurées, lentement apprises au gré du vent."



TRISTESSE !
— Goéland, je suis triste ! Une maman pleure son enfant. Une amie est dans la peine.
— Je sais, la mort qui est absence infinie pour vous, humains, est un drame insondable… Et ce qui arrive à ton amie te touche de si près. Vous êtes tous singuliers mais aucun de vous n'échappe aux lois qui régissent l'humain et même le vivant. La mort fait partie de votre parcours sur cette terre.
Pas faute de vous démener pourtant afin de ne plus mourir.
Écoute ce que dit la mer :
LA MER SAIT
Il y a, au bord du monde, une mer qui murmure ce que les cœurs n'osent dire.
Elle ne juge rien, elle accueille tout.
Les vagues, comme les larmes, viennent et repartent, sans bruit parfois, sans raison souvent.
Mais elles laissent toujours un peu de sel, un peu d'écume caressée par la lumière du soleil.
Sur cette mer, des silences voguent comme des barques fragiles, des souvenirs brillent comme des coquillages oubliés au bord de l’eau, et le vent porte les noms qu'on n'ose plus prononcer.
La mer sait.
Elle sait l'amour qui ne s'efface pas.
Elle sait les absences qui creusent les âmes, et les présences invisibles qui bercent vos nuits.
Elle sait les doutes et les angoisses pour ceux que vous aimez.
Elle sait les culpabilités muettes qui expliqueraient ce que personne ne comprend.
Si tu poses ta main sur son rivage, elle te murmurera sans mot :
« Tu as aimé, tu aimes et tu aimeras, même dans l’absence, il y a une présence. »




LE MONDE ET MOI
( image 15)
La mer s’étire, ses vagues dansent au rythme du vent. Je vois comme un globe qui émerge de l’eau. Il représente le monde, l’univers où je suis et où je vis. Goéland à mes côtés, regarde avec moi.
Je dis alors :
– Le monde m’entoure comme l’eau enveloppe algues et coquillages échoués sur le sable. Je vois surgir le monde, majestueux et mouvant, mais parfois je me demande : suis-je une spectatrice, ou une part de lui ? Suis-je l’eau qui entoure et emplit le coquillage sur la plage, ou juste un coquillage passif ?
Goéland :
- Tu es une expression du Tout, conteuse. Comme le Tao, tu es à la fois le chemin et celle qui marche. Le monde ne se tient pas devant toi, il coule à travers toi. Tu es le coquillage et l’eau.
Dame conteuse :
— Le philosophe Spinoza dirait que tout est substance unique. Alors suis-je la vague ou l’océan ? Je me ressens si souvent vague!
Goéland :
— Tu es l’élan de la vague, les informations de l’eau, et l’écho du vent.
Le goéland un peu spécial qui survole tes pensées ne se pose que là où l'être et le monde cessent de vouloir s'opposer.
Dame conteuse :
— Et si je suis le monde… que puis-je raconter que le monde ne sache déjà ?
Goéland :
— Tu ne fais que chanter le chant qu’il t’a confié, dans la langue qu’il a sculptée en toi. Tu n’as pas à inventer, seulement à incarner.
Dame conteuse :
Cela me rappelle une maxime zen : « D'abord les montagnes sont les montagnes et les eaux sont les eaux.
Puis les montagnes ne sont plus les montagnes et les eaux ne sont plus les eaux.
Et enfin les montagnes sont les montagnes et les eaux sont les eaux. »
En bref, une oscillation entre une vibration cosmique et "la vaisselle du soir", entre l'onde universelle et la solitude humaine.
Goéland :
-Tu mets le doigt sur une ligne subtile entre l’élan vers le transcendant et le sol rugueux du quotidien. Un espace intime où l’individu n’est plus un « je » séparé mais une expression passagère du grand mouvement cosmique. Une sensation d’être « étendu » sans bord, sans séparation. Une communion avec l’univers. Une note juste dans une symphonie silencieuse. Et ensuite en redevenant « toi », quelque chose reste, un « p’tit truc en plus »… Un souvenir non verbal de ce passage dans l'indicible.
Et Goéland s'envola, me laissant une plume sur la plage.
« Je suis le souffle dans le vent et la courbe d'une vague ; ni dedans ni dehors, juste traversée par le monde. »




LE DOUTE
(image16)
Dame conteuse :
Goéland, je doute de tout… Le doute est pour moi comme un bouclier contre les post-vérités et aussi contre les illusions magiques.
Goéland :
– Le doute n’est pas une faiblesse : c’est souvent un appel à l'élargissement, à revoir ce qu’on croyait acquis et à faire évoluer sa perception du monde. Cette remise en question peut s’accompagner d’inconfort et ébranler nos repères. C’est dire « au revoir » à nos certitudes, et donc une ouverture au changement. Douter, c’est reconnaître que l’on ne sait pas tout, cela nous rapproche des autres, car on devient plus réceptif aux points de vue différents, plus à l’écoute. Le doute, bien vécu, devient un moteur de connaissance : pas une fuite, mais un questionnement profond. Il nous invite à regarder avec plus de discernement, à ne pas se contenter d’évidences, à penser par soi-même.
Le doute est un moteur qui réveille l'esprit critique et qui transforme le doute en réflexion.
À eux deux, ils éloignent les illusionnistes qui vous feraient prendre des vessies pour des lanternes.
Dame conteuse :
— Vois-tu, Goéland, pour revenir à notre conversation d’hier… Les trop belles images, style new-âge, ou les trop beaux textes dits « spirituels » Sont pour moi « trop beaux pour être vraiment vrais ».
Comme tu m’as dit hier : je suis en tension sur le fil subtil, entre l'élan vers le transcendant et le sol rugueux de ma réalité.
Goéland :
– Le rêve spirituel et les promesses du développement personnel peuvent être un souffle d’ouverture, mais ils sont souvent enjolivés, esthétisés à l’excès… Et ils finissent par trahir l’épaisseur réelle de la vie humaine : ses ambiguïtés, ses douleurs ordinaires, ses silences imparfaits. Le doute peut conduire à refuser les séductions des imaginaires trop lisses, trop lumineux, qui promettent une harmonie sans faille. Et en même temps, ne pas renier l’élan vers quelque chose de plus vaste.
"Le doute est une plume blanche tombée des ailes de la lucidité ; il ne nous empêche pas de voler, mais nous rappelle le poids du vent."
Et Goéland s'envole parmi les nuages. Le mauvais génie de la séduction magique s'évapore à son tour emporté par le vent de la mer…
Sur le sable, reste une plume blanche :
« Croyez ceux qui cherchent la vérité, doutez de ceux qui la trouvent. » ( André Gide)
C'est cela, Goéland a raison, garder mon esprit toujours en mouvement.





NAITRE DEUX FOIS
(image 17)
Goéland :
— Tu me sembles bien songeuse, dame conteuse ?
Dame conteuse :
— Oui, transcendance, immanence, panthéisme ou panenthéisme, dans quel monde allons-nous aller après notre mort, telle est ma question ? Est-ce une seconde naissance ? Peut-être aussi nous n'allons nulle part… Tout ça pour rien ?
Goéland en riant :
— Est-ce vraiment essentiel de savoir ? Tu verras bien quand tu naîtras une seconde fois ! Dans cette nature, rien ne se fait pour rien, tout y est mouvement et évolution.
Dame conteuse :
— Alors, il faudrait naître deux fois ? Mais comment peut-on renaître lorsqu'on est déjà né ?
Goéland :
— Tu te poses la même question que Nicodème autrefois et Jésus lui avait répondu :
"En vérité, en vérité, je te le dis : si un homme ne naît de nouveau, il ne peut voir le royaume de Dieu."
« Si un homme ne naît d'eau et d'Esprit, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu. " Et encore : « Le vent souffle où il veut, et tu entends sa voix, mais tu ne sais d'où il vient ni où il va. » La deuxième naissance est mystère, souffle, lumière, une ouverture vers ce que vos mots ne peuvent encore traduire.
Mais revenons à ton interrogation et rencontrons le germe que tu étais dans le ventre de ta mère :
Après la rencontre de deux mémoires, pleine d'informations cosmiques et générationnelles, tu as développé ton corps dans un monde aquatique sans te soucier dans quel monde tu allais vivre après ta naissance. Tu ne pouvais pas connaître le monde terre/air où nous sommes, toi et moi aujourd'hui. Savais-tu seulement ce que respirer voulait dire ? Non ! Ton corps vivant se construisait dans l'eau, c'était juste ce pour quoi tu étais dans cette matrice : un corps en gestation.
Puis tu es née, première naissance et premier cri ! Après cette naissance biologique, tu t’es éveillé peu à peu à une conscience de cette nouvelle matrice où tu as appris à marcher, à parler, à rêver. Une construction intérieure se fait alors… Conscience en gestation comme un germe d'étoile planté dans l'argile des jours
La terre, la vie terrestre comme lieu d’apprentissage, de construction, d’épreuve bien trop souvent. Bref, un laboratoire où la conscience se forme, se nourrit, se transforme. Certains voient cette matrice comme une école.
La deuxième naissance serait après ce que vous appelez "mort". Nul ne connaît le monde nouveau. Des approches par des hypothèses, en scrutant le monde imaginal où naissent archétypes et symboles ou encore par les récits des expérienceurs.
Cette naissance se fera selon les expérienceurs dans la lumière, la dimension vibratoire de l’être, l’ordre implicite de David Bohm, le point Omega de Teilhard de Chardin, et selon Annick de Souzenelle, où les âmes deviennent le fruit de l’arbre de la connaissance. La conscience serait totale, lumière de connaissances dans une éternité infinie.
Dame conteuse :
Donc, je ne peux rien en dire… Juste construire, faire grandir, élargir cette conscience, en développant mon intériorité… Je suis née de l'eau, je dois naître maintenant de l'Esprit !
Goéland :
— Je le pense ! Si la matrice air/terre n'a rien dit à l'embryon et au fœtus de ce qui les attendait, Lumière/conscience ne te dira pas grand-chose non plus… Juste des intuitions, des synchronicités… Et la logique philosophique ne suffira pas à te convaincre car cette dernière matrice est indémontrable dans votre matrice terre/air.
Goéland s'envola et me laisse une plume blanche sur la plage :
« De la glaise au souffle, l'homme devient fruit : né deux fois, il rejoint l'arbre de la connaissance dans la pleine lumière de l’arbre de vie. »



LES ÂMES ERRANTES, VERS LA SECONDE NAISSANCE
( image 18, suite de la 17)
Dame Conteuse :
Goéland, quelque chose me turlupine depuis notre conversation d’hier… Cette idée de naître deux fois : d’abord de l’eau, puis de l’esprit. Une construction physique, puis une construction psychique.
Je comprends ce récit des matrices successives, comme des étapes pour que l’humain s’accomplisse. Mais ce que je vois autour de moi… ce sont des âmes stoppées dans leur évolution. Des consciences figées, empêchées de grandir. Bloquées par le pouvoir, la jouissance, les conditionnements… On dit qu’on reconnaît l’arbre à ses fruits, mais les fruits que je vois ne sentent pas très bon.
Goéland :
— Tu poses là une question brûlante. Oui, certaines consciences ne s’épanouissent pas. Comme un avortement de l’âme , une gestation interrompue.
Si la vie terrestre est une matrice spirituelle, alors chaque conscience est un embryon de lumière… Et comme notre corps est poussière d’étoiles, nos âmes sont des étoiles en devenir. Mais certaines restent inachevées.
Dame Conteuse :
— Que deviennent ces âmes ? Renaissent-elles ? Errent-elles en quête d’accomplissement ? Et qui meurt vraiment accompli ? Ne sommes-nous pas tous en recherche… jusqu’au seuil de cette deuxième naissance ?
Goéland :
— Je ne sais pas. Peut-être deviennent-elles des âmes errantes, comme tu le dis… Comme de l’écume sur la plage, qui ne retourne pas à l’océan. Peut-être retournent-elles à la matière du cosmos, pour une autre chance. Des fragments de lumière sans port… mais pas sans espoir.
L’essence de l’errance, non comme une condamnation, mais comme une suspension cosmique, une attente féconde.
Ecoute, dame conteuse : L’individu humain prend peu à peu conscience de l’Univers… Et l’Univers prend conscience de lui-même à travers l’individu.
C’est une danse réciproque.
Et pour reprendre la pensée zen de la montagne, je dirais :
« L’individu humain est une personne, l’individu devient personne, l’individu redevient une personne. » Mais avec un p’tit truc en plus… Et c’est ce petit truc qui permet la nouvelle naissance.
Dame Conteuse :
— Alors peut-être que la seconde naissance n’est pas un événement… mais un passage. Un franchissement intérieur. Quand l’âme cesse d’errer, et que l’esprit s’élève. Quand la conscience ne se regarde plus elle-même, mais devient regard. Quand l’eau devient mouvement et souffle.
Goéland s’envola, en laissant une plume blanche sur la plage.

« La première naissance nous donne un corps, la seconde nous rend à l’âme. Entre les deux, l’errance est le chant de ceux qui cherchent la lumière sans encore savoir qu’ils en sont faits. »


TRANSMISSION et CREATION


TRANSMISSION et INSPIRATION
( image 19)
Je regardais la mer et je vis des livres sortir des vagues et s’élever dans le ciel sous forme d’oiseaux.
La transmission de la mémoire du monde.
Goéland vole vers moi.
Goéland qui scrute loin vers l’horizon ; il m’apporte des éclats d’idées, des coquillages de mots, des cris de tempête et des silences d’eau dormante. Mais le cap à suivre n’est pas le sien : c’est la conteuse qui trace la route, qui écrit la mélodie.
Je lui dis :
— Goéland, si nous parlions de ce que nous faisons de la mémoire du monde ? Des idées qu’elle contient comme patrimoine commun.
Comment se réapproprier avec créativité des graines déjà semées, sans spolier les auteurs passés ?
Goéland :
— Je sais que la frontière entre réminiscence, inspiration et plagiat est souvent mince.
Je sais que tu penses aux bâtisseurs de cathédrales, aux auteurs/conteurs multiples des contes traditionnels, tous anonymes ; L’œuvre dépassant ses auteurs. Le collectif dépassant l’individuel. C'est la forme la plus pure de la création, celle qui ne cherche pas à posséder, mais à offrir, libre de voyager, d’être réinterprététée, réinventée.
Dans le judaïsme rabbinique, l’interprétation constante des textes sacrés est non seulement permise, mais considérée comme une pratique centrale et noble de la tradition intellectuelle et spirituelle. Un mouvement de vie dans l’esprit, de continuité dans la quête de sens… Le texte est un chemin.
Il est important que les idées circulent, que l’on pioche dans la mémoire collective et que l'on fasse dialoguer entre elles les connaissances acquises.
Il n’y a pas plagiat quand on interprète, transforme, et insuffle du sens nouveau. Le plagiat est une question d’intention et d’un simple copier/coller qu’un auteur s’attribue. L’intention du voyageur de pensées est de créer, pas de s’approprier.
Tous les auteurs naviguent entre inspiration légitime et spoliation injuste. Intégrer une idée passée dans une œuvre nouvelle n’est ni tromperie, ni plagiat, juste continuité.
Les pensées humaines sont le fruit de lectures, de rencontres, de transmissions.
Goéland s’envola, laissant une plume blanche :
« Les idées sont comme des oiseaux : elles volent de tête en tête, mais celui qui les encage trahit leur liberté. »





DECOURAGEMENT !
(image 20, suite au doute image 16)
Je regardais la plage et je vis cette petite chèvre de Monsieur Seguin qui, aux premiers rayons du soleil, offrit son cou au loup du découragement. Je me sentais comme elle, découragée devant ce sentiment d’impuissance face à des forces qui me dépassent et écrasent les idées que je me faisais sur la morale, la justice, la fraternité et même qui écrasent l’idée même d’humanité.
Dame conteuse :
— Je suis découragée face à l’horreur répétée, aux alertes non entendues et où l’esprit humain se heurte à l’absurde, au cynisme, à la brutalité pure.
Goéland :
— Je sens ton découragement, mais il ne doit pas être une fin, une noyade. C’est une étape sur le chemin de vie, une fatigue de l’âme, mais de là peut naître une forme de lucidité.
Je sais que tu penses surtout aux criminels de guerre actuels. Ces figures de pouvoir qui, selon toi, incarnent la violence institutionnalisée, la guerre, la colonisation, la répression. Et tu poses la question que beaucoup se posent : que faire, à notre échelle ?
En premier lieu, refuser la normalisation, ne pas s’habituer. Continuer à nommer les choses.
Créer des liens solidaires. Discuter, débattre, écrire, créer des espaces de pensée.
L’imaginaire est une arme, pratiquer l’art, la poésie, la satire, l’humour.
Dame conteuse :
— Mais ils font de nous des zombies !
Goéland :
— Oui, c’est leur stratégie : lasser, abrutir, saturer, pour que l’indignation devienne une habitude, un bruit de fond. Mais un zombie peut se réveiller. Et parfois, un seul geste, une parole, une œuvre, rallume la flamme.
Dame conteuse :
– La sauvagerie, l'inhumain, le pouvoir, seraient-ils toujours gagnants aux vues de l’Histoire humaine ?
Goéland :
— Je vois que tu penses aux chèvres apparemment vaincues comme Martin Luther King, Mandela, Gandhi et bien d'autres ! Mais regarde bien : ces chèvres ont tenu toute la nuit. Elles ont fait reculer le loup, même temporairement. Elles ont semé des graines qui continuent de pousser, parfois dans des terres hostiles. Elles ont gagné dans les consciences, dans les mémoires, dans les luttes qu’elles ont inspirées. Il ne faut pas confondre la fin avec l’échec. Mourir debout, c’est parfois plus puissant que vivre à genoux.
Dame conteuse :
— Le loup obscur ne doute jamais, les chèvres si !
Goéland :
— Et nous voici revenus au doute. Le doute, c’est ce qui vous rend humain. Il oblige à penser, à peser, à choisir. Les chèvres doutent, et c’est leur grandeur, mais aussi leur faiblesse dans un monde de loups.
Le loup ne doute pas. Il agit, sans se demander s’il a raison. Il impose, sans chercher à convaincre. Il avance, sans regarder en arrière.
Le loup est, sûr de lui, efficace. Il est le symbole du pouvoir qui ne s’embarrasse ni de morale ni de complexité.
Dame conteuse :
— Pas que les assoiffés de guerres, mais aussi le climat, la pollution, les réseaux sociaux, la course aux armements, l’avenir des IA. Tout le monde SAIT mais ne fait rien. Les gens veulent que les choses changent mais chez les autres, pas chez eux. C’est le paradoxe du changement : tout le monde veut un monde meilleur… tant que ça ne touche pas son confort personnel. Le changement demande effort, remise en question, sacrifice, et ça, c’est rarement populaire. Je suis actuellement découragée et je planche sur ce découragement pour ne pas qu'il me noie.
Goéland :
– Le découragement naît souvent : d'un choc entre l’idéal et le réel. D’une fatigue morale, quand les injustices semblent se répéter sans fin. D’un sentiment d’impuissance, face à des systèmes trop grands. D’une solitude intérieure, quand on se sent seul à penser, à résister, à espérer.
Quand on touche le fond, la résilience est là pour nous faire rebondir avec plus de clarté.
La braise de la résilience couve sous la cendre froide et grise du découragement. Un souffle, une parole, une rencontre, une idée peuvent raviver le feu. Le découragement est le sol dans lequel la résilience peut pousser. Se relever autrement ! Elle invente un après ! Comme le roseau de la fable, elle plie mais ne rompt point.
Goéland s’envola, la chèvre reprit le dessus sur le loup.
Une plume blanche reste sur la plage. Je la prends et elle écrit sur le sable :
« Le monde chancelle, mais l’imaginaire résiste, comme une chèvre debout face au loup. »




LA CATHÉDRALE DU MARIAGE
(Image 21)
Actuellement, on semble de moins en moins priser le mariage ,et finalement, ce n’est pas plus mal si on ne l’envisage pas comme une œuvre d’art en construction. À mon avis, il faut avoir une âme d’artiste pour se marier.
L’artiste du mariage ne cherche pas la perfection, mais l’harmonie dans l’imperfection. Il accepte les fissures, les silences, les dissonances. Il ne possède pas son œuvre : il l’habite, il la nourrit, il l’écoute.
Je m’explique :
D’abord, le désir de transformer cette "colle" nommée amour en matériau de construction, résistant au temps et aux épreuves de la vie : orages, pluies, tempêtes.
Cette colle est une matière instable. Il faut du feu pour la fondre, du souffle pour la modeler, et du temps pour la faire tenir. Le désir seul ne suffit pas : il est l’étincelle, pas la charpente.
Le mariage demande la patience du bâtisseur, la vision du poète, et parfois l’humilité du jardinier.
Se marier n’est pas une mince affaire.
C’est un vrai chantier, qui dépasse le simple désir sexuel.
Et nous ne sommes pas tous des artistes. Cette œuvre dépasse la possession jalouse de l’autre, la domination, la sécurisation, l’égoïsme.
Se marier, ce n’est pas encadrer un instant d’amour comme on accroche une photo au mur. C’est sculpter dans le vivant.
Ce qui se construit entre deux âmes artistes, c’est un entre-deux : le couple, l’œuvre d’art… la cathédrale.
Les couples parlent de lunes de miel avec des larmes ou des regrets dans les yeux, mais souvent le miel est vite mangé par les insectes du temps. Il faut être courageux pour se marier dans cette époque folle, et défier l’avenir incertain.
Une plume blanche tombe doucement sur le sable. Le goéland a dû m’entendre.
Il murmure :
« Rester marié devrait être considéré comme un des beaux-arts. » Eric Linklater






LES MOTS
( image 22)
Dame conteuse :
Les mots sont pour moi comme de la pâte à modeler, mais l'expérience me fait toucher du doigt que chez certaines personnes, les mots sont plus rigides, plus solides, plus rudes. Des mots plus immuables dans le sens qu’elles leur donnent.
Les mots stabilisent des idées, et c’est une chance pour la stabilité d’une culture, mais les poètes, les rêveurs, les conteurs, les utilisent autrement.
Leurs mots deviennent ouverts, dansants, modelables.
Les mots entre le fini et l’infini….
Goéland :
— Tu touches là à une tension entre la rigueur et la souplesse du langage, entre le mot comme pilier et le mot comme souffle.
Les mots sont des outils, mais aussi des voiles. Les penseurs les figent pour bâtir, pour transmettre, pour ne pas perdre le fil de leurs pensées. Mais les poètes les laissent flotter, les ouvrent comme des fenêtres. Mais attention… trop de souplesse, et le mot se dissout et la pensée s'évanouit. Il faut un équilibre : entre l’ancre et la voile, entre la mémoire et le rêve. Les mots marchent sur le fil tendu entre le réel et l’imaginaire. Et vous, conteurs, rêveurs, vous êtes les tisseurs de ce fil.
Goéland s’envole et laisse sur le sable deux plumes :
"Le mot est une voile quand il rêve, une ancre quand il pense, il faut les deux pour traverser le monde."
"Le rêveur, le poète, ne parle pas pour expliquer, il parle pour éveiller ce qui dort entre les lignes."
La Dame Conteuse (regard perdu dans les vagues) :
— Je reste songeuse devant la mer. J’ai parlé des mots des penseurs, des mots des poètes, des mots qui bâtissent et qui dansent. Mais j’ai oublié les mots de l’obscur.
Les mots qui ne cherchent pas à comprendre, mais à exclure. Ceux qui ne relient pas, mais tranchent. Des mots comme des lames, des slogans comme des murs. Des mots qui déshumanisent, qui réduisent l’autre à une ombre, à une cible, à un silence.
Et je me demande : comment les mêmes lettres peuvent-elles servir à dire la beauté du monde et à justifier sa destruction ? Comment le langage peut-il être à la fois berceau et tombe ?
Le vent se lève sur la mer, j'ai froid !




LES RECITS
( image 23)
Dame conteuse :
Goéland,chaque matin, nous ouvrons les yeux dans le récit que nous tissons du monde." Pour prendre des personnalités de mon époque : au réveil, le récit de Poutine n'est pas celui de Trump et vice versa. Nous nous réveillons tous dans des mondes différents sur fond d'un réel unique.
Nous vivons tous dans des mondes différents en croyant vivre dans le même monde.
À cause de ces récits, nous nous entre-tuons dans la réalité en pensant que nos récits sont vrais et réels.
Quel est donc ce réel unique ?
Goéland :
– Le réel unique, s’il existe, semble être ce fond commun sur lequel nos récits se projettent, se heurtent, se déforment.
Un écran qui reçoit les films que chacun projette.
Il serait ce qui existe indépendamment de nos perceptions, croyances ou récits.
La matière, les lois physiques, le temps qui passe, la naissance et la mort. Un arbre qui pousse, une pierre qui tombe, une étoile qui meurt.
Nous partageons aussi ce réel : tout ce que nous pouvons observer, mesurer, vérifier "ensemble". Par exemple, la température d’un lieu, le nombre de morts dans une guerre, la trajectoire d’un astéroïde. Mais même là, l’interprétation colore déjà les faits.
Mais vous, humains, êtes des grands conteurs. Vos cerveaux sont ainsi faits. Vos récits prennent le pouvoir. Chacun interprète le monde à travers ses filtres : famille, culture, histoire, émotions, ambitions.
Le même événement, une élection, une guerre, une pandémie, devient plusieurs mondes selon QUI le raconte.
Vos récits justifient vos actions, vos alliances, vos haines. Ils vous permettent de vous sentir du bon côté de l’histoire, même si l’histoire est une fiction, un récit parmi d'autres.
Ils vous disent qui vous êtes, d’où vous venez, ce que vous devez défendre. C’est pourquoi il est si difficile de les remettre en question, car c’est comme remettre en question votre propre existence.
Et Goéland s’envole me laissant avec mes châteaux de sable.

Je remarque une plume blanche au milieu d’un de mes châteaux.
« Le réel ne serait pas ce que vous pensez, mais ce qui résiste à vos pensées. Ce qui reste quand les récits s’effondrent. »
Du sable…
"Du sable… là où je croyais bâtir des vérités."

LE MIRACLE D'ÊTRE ENCORE LÀ !
Je suis revenue sur les terres numériques d’un passé qui m’a façonnée. Ce site, modeste en apparence, est un sanctuaire : celui de mon cher "papa", celui de mes années de formation, de mes premières amitiés, de mes élans de jeunesse. Il m’a accueillie comme on revient dans une maison d’enfance, avec ses odeurs oubliées, ses visages aimés.
Mais aujourd’hui, ce lieu m’a offert une autre vérité : celle de notre finitude. Un défilé silencieux de noms, de visages, de souvenirs figés dans le marbre de la mémoire. Ils sont partis. Et moi, je suis encore là. Ma génération s'éteint peu à peu.
Pourquoi moi ? Par quel caprice du destin suis-je encore debout, à contempler les absents ? Est-ce un miracle, une chance, une mission ? L’âge ne fait pas que creuser les rides , il allonge le passé, il l’éclaire d’une lumière nouvelle. Chaque souvenir devient une étoile dans le ciel intérieur.
Le présent, lui, n’est pas une rupture. Il est la fleur née du fruit mûr. Il est ce que le passé a semé, ce que l’avenir espère. Et moi, dans ce présent, je suis encore là. Pour dire, pour transmettre, pour aimer encore.




LA PLAGE, MIROIR DU MONDE SOCIAL

Un jour de plage, le 15 août 2025
(image 24 du conte : le Goéland et moi)


Dame conteuse un 15 août, marche en bord de mer, éberluée du monde qui bourdonne autour d’elle.
Dame conteuse :
— Je regarde agacée cette foule bigarrée.
D’habitude je suis presque seule sur la plage avec le bruit des vagues et des mouettes, quelques chevaux, des chiens et leurs maitres et surtout seule avec les couleurs changeantes de la mer, le vent, et les trésors qu’elle laisse sur le bord à marée basse. Seule, heureuse de l’être, sur des plages immenses… Et là ? »
La plage est colorée de parasols et de petites tentes aux multiples couleurs, les serviettes se touchent. Des familles aux origines diverses, des musiques bruyantes venant des bars de plage, des cris de joie des enfants qui courent vers l'eau, des conversations en plusieurs langues qui se croisent.
Impossible de marcher en ligne droite, je dois sans cesse me bouger pour ne pas être bousculée…
Ma zone de confort étant atteinte, je sens monter en moi un malaise puis de l’agacement… Comment des gens peuvent -ils supporter d’être si près les uns des autres ? Suis-je en train de devenir misanthrope ? Après tout, pour moi c’est « ma » plage et là, elle devenait la « leur », je ne la reconnais plus.
Goéland :
— « Ta » plage, c’est de l’humour, je pense ?
Dame conteuse :
— Oui, bien sûr… Mais bon, seule, je fais partie du paysage que cette mer m’offre. Là, c'est impossible… Tout se bouscule en moi et en dehors.
Goéland :
— Tu peux alors avoir une attention et un regard sur cette foule… Ils sont des humains, comme toi !
Dame conteuse :
— C'est ce que j'essaie de faire, mais j’en veux un peu au « 15 aout » de me priver de mon plaisir quotidien. Le "débarquement" de cette foule me questionne. Suis-je une égoïste privilégiée ? Je le pense.
Goéland :
– Le sable, l’eau, le soleil sont communs pour tous.
Et tous se les partagent, et pour certains juste pour cette journée. Nombreux sont ceux venus de loin pour profiter de ce ciel clément et de cette eau agréable.
Un condensé de vie populaire, un brassage momentané de jeunes, d’adultes, d’anciens, quelques-uns découvrent la mer pour la première fois.
Observe leur joie, elle est contagieuse… Ils sont heureux d'être là, même serrés les uns contre les autres.
C'est jour de vacances, c'est jour de liberté, et pour quelques-uns c'est jour de découvertes.
La plage devient alors un espace d’inclusion sociale. Un mélange de générations, de cultures, de langues, de statuts sociaux, Une vie de partage, ensemble ! C’est assez rare chez les humains !
Cette plage bruyante et colorée montre la diversité dans une expérience commune éphémère. Profiter ensemble d'un ciel clément, du sable, de l'eau.
Regarde, chère conteuse… Laisse ton regard s’élargir comme l’horizon.
Le goéland s’envole vers le ciel, me laissant une plume blanche sur le bras :
« La mer ne t’appartient pas, pas plus que le vent ou le sable… Mais ton regard, lui, peut embrasser le tout. Apprends à voler au-dessus du tumulte, et tu verras : même le chaos peut danser avec la beauté. »




ÊTRE ou ne PAS ÊTRE !

(image 25 du conte : Moi et le Goéland)
Dame conteuse :
Goéland, je vais te parler d’Hamlet.
La première fois que je vis cette pièce, j’étais mal à l'aise… J'y suis toujours et j’ai toujours fui mon questionnement dessus.
"Être ou ne pas être" ? Folie ou action ? Fuir ou assumer ? "Être soi" dans le "pas être" des autres ou ne "pas être" dans "l’être" des autres ?
Le héros est un être fracturé, en lutte avec le sens, avec l’action, avec l’identité. Peut-être est-ce cela qui m’a fait fuir cette pièce… Cette quête de sens dans un monde qui ne le donne pas. Cette pièce ne donne aucune réponse, mais ouvre des abîmes.
Hamlet est un être de conscience plus qu’un être d’action. Et si je me penche dessus ce jour, c’est que j’ai l’intuition que nous vivons actuellement cette pièce. Qu'elle pourrait être un miroir de nos propres tiraillements.
Goéland
— Je comprends : "être soi" dans un monde qui impose des masques, des rôles, des attentes. "Ne pas être" dans le sens de se dissoudre dans les autres, dans les conventions, dans le silence. Cela peut signifier jongler entre l’être et le paraître.
Si « ne pas être » n’est pas un suicide physique, c’est un suicide psychique. Telle est peut-être une des questions de cette pièce. Hamlet est lucide et cette dernière le paralyse. Cette lucidité extrême le rend incompréhensible aux autres.
Il fuit l’action directe, mais il assume le poids du monde, de la vérité, de la douleur.
Il se fait de son père un récit idéalisé qui incarne le devoir, la mémoire, la vérité, les valeurs justes. Hélas la réalité heurte son deuil, mais comment rendre justice sans perdre son âme ? Sa soif de vengeance, d’agir lui fait peur, et s’il était dans l’erreur ?
La vengeance est-elle une forme de justice ou une spirale destructrice ? Hamlet hésite, doute, retarde l’acte, ce qui rend la vengeance (ou justice) plus tragique que triomphante. Il doute, il veut des preuves, il est entre obéissance aux injonctions et penser par lui-même.
Les êtres humains ne dialoguent-ils pas, eux aussi, avec l’ombre de leurs idéaux ?
Hamlet voit dans la mort de son père le symbole d’un monde pourri. Le meurtre révèle la corruption du pouvoir : trahison, usurpation, mensonge. Hamlet est un personnage universel, à la fois héritier et rebelle, fils et philosophe.
Le fantôme idéalisé du père le hante.
Il feint la folie, elle lui permet de dire l’indicible, de briser les conventions, de révéler les failles du monde. Elle devient une forme de résistance, mais aussi un chemin vers la destruction.
Ophélie incarne une innocence broyée par les intrigues politiques et les violences masculines. Elle n’a pas d’espace pour exister pleinement. Elle s’abandonne alors à l’eau. Elle est la souffrance des âmes fragiles dans un monde de pouvoir et de vengeance.
Dame conteuse :
— J'entends bien, mais revenons au miroir de nous-mêmes dans cette pièce de William Shakespeare (1564-1616)
Goéland :
— En effet cette pièce n'appartient pas qu'au passé, ses thèmes touchent des cordes universelles et brûlantes.
Dans un monde saturé d’informations, de choix et de pressions sociales, beaucoup ressentent ce que Hamlet vit : l’incapacité à agir face à l’incertitude, aux fausses informations, aux folles démesures des gouvernements conquérants...
Le "Être ou ne pas être" devient une métaphore moderne du burn-out, de la surcharge mentale, de la quête de sens dans un monde hyperconnecté et où tout se dit et se contredit.
Hamlet interroge la légitimité de la vengeance dans un esprit de justice, de la justice, un thème qui résonne dans les débats contemporains sur la justice réparatrice, les violences systémiques, ou même les conflits géopolitiques. La question devient : peut-on réparer une injustice sans reproduire la violence ?
Le « Quelque chose ne va pas au Danemark » évoque les dérives politiques modernes : manipulation médiatique, abus de pouvoir, dissimulation.
Le spectre du père agit comme une figure du trauma non résolu, une mémoire qui hante, qui exige réparation. Cela résonne avec les débats sur la mémoire historique, les héritages coloniaux, les blessures collectives non cicatrisées.
Hamlet utilise la fiction pour démasquer le réel, comme le font actuellement les artistes, les journalistes, les lanceurs d’alerte.
Dame conteuse, tu vois, Hamlet est bien une œuvre miroir. Elle ne donne pas de réponses, mais elle éclaire nos propres contradictions. Elle nous invite à penser, à ressentir, à douter, et c’est peut-être là sa plus grande modernité.
Dame conteuse :
— Merci Goéland, je peux maintenant me confronter avec cette pièce que je fuyais tant elle me dérangeait avec la mort comme résultat aux problèmes posés. Et des morts, il y en a !





LA SOLITUDE DES ANCIENS
( image 26 du conte : Moi et le Goéland)

Dame conteuse :
Goéland, avec mon vieillissement, j’apprécie de plus en plus ma solitude. Je me sens parfois coupable de rejeter la société dont je profite. En fait, je ne rejette point les autres ni mes proches, mais je me sens plus en paix avec ma solitude où je me rencontre sans fard, sans masque, sans jouer le rôle que l’on me donne ou que je me donne.
La nature, la forêt ou la mer emplissent ma solitude d’authenticité. On ne triche pas avec la nature, elle ne joue pas au poker menteur.

Goéland :
— Va plus loin, qu’est-ce que tu aimes moins maintenant dans la société ?

Dame conteuse :
— Tout d'abord, quand tu suis les actualités du monde, tu te demandes ce que tu fiches dans ce monde-là. Je m’y sens parfaitement étrangère. Ensuite je suis moins partie prenante dans des bavardages creux qui ne sont pas de vraies rencontres mais des ragots, des futilités sur les célébrités, des actualités dégradantes pour l’humain, la météo, le climat, la politique partisane, etc. En bref, des mots qui font tourner la machine sociale, mais ne me rassasient pas. J’évite aussi de plus en plus les obligations mondaines et même familiales où chacun tente de tirer son épingle du jeu. Qui écoute qui ? Qui répond à qui ?
Je ressens alors le besoin de me retirer par nécessité intérieure, pour préserver ce que je sens palpiter en moi.
La mer, la forêt sont alors mes refuges.

Goéland :
-OK ! Je comprends…
Ta lucidité avec l’âge devient plus grande, ta conscience s’élargit…
Tu perçois mieux les mécanismes sous-jacents des individus, des groupes et des collectivités.
Tu n’as plus besoin d’excitations extérieures, tu n’as plus envie de te fuir dans le bruit du monde.
Tu refuses maintenant les béquilles des autres, tu cherches tes propres bâtons de randonnée pour finir ton chemin de vie. Les masques sociaux qu’il faut changer si souvent t’étouffent et t’ouvrent à la confusion. Tu rêves d’authenticité et la nature pour toi est authentique. Une nature sans mensonge, sans artifice, où l’on peut respirer librement. En elle, tu ne te sens plus une étrangère, tu es enfin chez toi.
« Qui suis-je » quand personne ne me regarde… Tu ne veux plus d’une identité qui ne repose que sur le social (reconnaissance, validation, etc.) Tu as mal quand tu vois ces suicides de jeunes ayant pour cause les harcèlements des réseaux, les enfermant dans une solitude mortifère.
Les épreuves ont apprivoisé l'isolement qu'elles donnent en solitude choisie. Le retrait du monde devient alors une terre vivante où s’enracinent les graines semées par l'expérience.
Tu te sens libre dans cette solitude loin de la fureur du monde mais près de ta petite voix intérieure …
Libre de penser sans censure extérieure, libre de créer dans le calme et le silence où l'intuition peut naître… Libre d’être simplement ce que tu es.
Tu peux enfin vivre avec et parmi les autres en « qualité » et non plus en « quantité ».
Tu as fait de ta solitude un espace sacré où tu te retrouves enfin toi-même, débarrassé des rôles sociaux et des injonctions extérieures.

Goéland s’envola en laissant une plume blanche sur le sable ;

« Que ta solitude soit ton royaume, non ton exil. Là où le monde s’efface, que ton être s’éclaire. »



MÉDITATIONS SUR UN PAYS FRACTURÉ
( Image 27 du conte)
Dame conteuse :
"Goéland, toi qui planes au-dessus des hommes, après notre méditation sur Hamlet et le retrait dans la solitude, j’en arrive à penser que le fait d'être conscient, c’est aussi comprendre la société où l’on vit. Et là, pour moi, c’est la grande interrogation.
Quand j’écoute les appels à la division des extrêmes de la gauche comme de la droite, il me paraît que les divers partis sont plus préoccupés d’eux-mêmes que des véritables intérêts de mon pays. Ils ont plus le souci de leur idéologie que celui de la France et de la meilleure façon d'y vivre ensemble.
Les partis se construisent souvent « contre » quelque chose : le système, l’élite, l’immigration, le capitalisme, etc. Leur discours repose sur une vision du monde clivée, où il y a les « purs » et les « corrompus », les « vrais gens » et les « traîtres ».
Que suis-je donc, refusant leurs injonctions et voulant penser par moi-même selon mon cœur ?
Je les regarde préférer paralyser tout un pays plutôt que de contribuer à des réformes, certes imparfaites, mais semble-t-il nécessaires.
Le débat, les échanges, les discussions, les compromis pour le bien de tous : est-ce encore possible dans mon pays ?
Alors dis-moi, Goéland, que reste-t-il du mot 'politique' quand il ne sert plus à unir mais à diviser ?"
Goéland.
— Beaucoup de ton peuple ont le sentiment que le débat politique s’est figé dans des postures, des calculs électoraux, et des oppositions stériles, plutôt que dans une volonté sincère de construire ensemble.
Tu sais, vu du ciel, les partis radicaux sont souvent portés par une vraie colère populaire, des injustices réelles. Les partis savent instrumentaliser cette colère et s’en servent pour diviser un peuple et servir leur stratégie électorale. Une fois élus, certains semblent oublier que leur rôle n’est pas seulement de dénoncer, mais d’agir, de construire, de représenter tous les citoyens, pas seulement leur électorat.
Les extrêmes des partis (droite et gauche) sont deux pôles politiques qui proposent des visions radicalement opposées, souvent incompatibles avec le compromis démocratique. Le dialogue devient difficile quand chacun campe sur ses idéaux absolus.
C’est ce que tu vois et cela te désole…
Toujours vu du ciel, sache que, élus, ils se retrouvent confrontés à la complexité du réel : contraintes budgétaires, institutions, rapports de force, mais en attendant ce qu’ils font passer pour une vie meilleure divise et même nuit à leur pays. Pour exister médiatiquement, ils misent sur des propositions spectaculaires, des mots forts, des postures clivantes. Cela attire l’attention, mobilise les militants… mais éloigne du travail de fond.Leur identité est rigide, aucune concession possible et c'est difficile pour les transformations politiques nécessaires afin de faire face aux événements, le plus souvent imprévisibles. Un manque de souplesse notoire des partis idéologiques. Leurs leaders politiques préfèrent par leurs discours clivants mobiliser par la peur ou l’indignation plutôt que par la recherche de solutions partagées.
Le spectacle prend le pas sur la construction.
Le vivre-ensemble dont tu rêves est mis à rude épreuve.
Mais souviens-toi, Dame conteuse, que dans les marges, loin des projecteurs, des citoyens œuvrent encore. Ils débattent, construisent, rêvent. Le vivre-ensemble n’est pas mort, il est juste étouffé, en attente d’un souffle nouveau."

Goéland s’envole et laisse une plume blanche sur le sable :

"Quand la politique devient spectacle et division, le vivre-ensemble s’efface, en attente d’un souffle nouveau porté par ceux qui rêvent encore."

Et Dame Conteuse rêve !
"Il faut remercier, je crois, ceux qui aident les fleurs à danser, le vent à écrire et la pensée à illuminer la nuit du cœur."
Lettre de Christian Bobin à Kôju Satoshi



RACINES COMMUNES, COLÈRES OPPOSÉES !

( Image 27 du conte, suite de la 28)

Dame conteuse :
"Pourquoi les humains ont-ils besoin d’être contre quelque chose pour croire qu’ils existent, et qu’ils sont les seuls légitimes à cette existence ?
Hier, j’ai regardé le massacre de la Saint-Barthélemy.
Aujourd’hui, je lis Théodore Roosevelt sur la colonisation des Blancs en Amérique.
Et j’écoute les discours d’un certain Netanyahou en Israël.
Trois époques, trois visages du pouvoir, trois manières d’imposer une vision du monde en éliminant les autres.
Je constate la confusion faite entre antisémites et antisionistes, et nous subissons la propagande pour ou contre juifs et/ou Arabes. Je préfère d'ailleurs le mot "juif" à "sémite", c'est plus précis.
Hier, Goéland, nous avons vu les partis radicaux prendre les opposés pour se combattre. Ils semblent vouloir occulter une origine commune aux Arabes et aux Juifs (Hébreux). J’avais appris que le terme sémite désignait historiquement un ensemble de peuples du Moyen-Orient partageant les langues sémitiques. Donc oui, Arabes et Hébreux sont issus d’un même tronc linguistique et culturel ancien. Ils sont SÉMITES.
La distinction entre antisémitisme et antisionisme est pourtant simple :
L’antisémitisme : haine ou hostilité envers les Juifs en tant que groupe religieux, ethnique ou culturel. C’est un racisme, condamné par la loi et l’histoire.
L’antisionisme : opposition au sionisme, l’idéologie qui soutient l’existence d’un État juif en Israël. Cette critique peut être politique, géopolitique ou idéologique, sans nécessairement être antisémite.
Certains antisémites se cachent derrière l’antisionisme pour exprimer une haine des Juifs sans en assumer la charge raciste.
À l’inverse, certains accusent tout antisionisme d’être antisémite, ce qui empêche la critique légitime de la politique israélienne.
Et quand un groupe humain s’est installé sur une terre occupée, ce qui est du colonialisme (référence aux Européens blancs d’Amérique avec les Amérindiens), il y faut des limites. Car l’autre peuple a droit aussi à sa terre et à sa culture.
De quoi être découragée ! »

Goéland :
— "Je te comprends. Il y a de quoi être découragée, oui… Quand la mémoire se brouille, quand les mots se confondent, et que la politique devient un champ de bataille identitaire.
Ce que tu décris, c’est une perte de cohérence morale : vue de mon ciel, certains défendent des peuples sans reconnaître leur histoire commune, critiquent des États sans distinguer entre politique, religion et identité, instrumentalisent des conflits pour servir des idéologies internes.
Toujours vu de mon ciel : une critique d’un gouvernement n’est pas une haine d’un peuple.
Une solidarité avec un peuple ne doit pas effacer les autres.
Et surtout, reconnaître les racines communes pourrait être un levier de paix, plutôt qu’un tabou."

Goéland s’envole. Je ramasse une plume sur le sable :

« Quand l’histoire est oubliée et les mots confondus, les peuples se déchirent là où ils pourraient se reconnaître. »


RÊVERIE sur les SOCIÉTÉS HUMAINES (épisode 1)
(Image 29 du conte)

Dame Conteuse :
— « Dans une vie étudiante, j’avais étudié vaguement Georges Dumézil et ses trois fonctions sociales pour les peuples indo-européens :
1) La souveraineté (rois et prêtres),
2) La force guerrière (soldats, policiers),
3) Les producteurs (paysans, artisans, ouvriers).
Cette structure tripartite, souverain, guerrier et producteur, n’est pas seulement une spécificité indo-européenne. Elle semble être une constante anthropologique, un schéma universel, plus ou moins fluide, que l’on retrouve dans de nombreuses civilisations. Même certaines espèces animales présentent des structures sociales fonctionnelles qui rappellent nos fameuses divisions : dirigeants, défenseurs, producteurs. Pensons aux fourmis, aux abeilles, aux termites… mais aussi aux loups ou aux dauphins. »

Goéland :
—" Je ne sais pas encore où tu veux m’emmener, mais oui, la tripartition n’est pas réservée aux humains. Elle émerge naturellement dès qu’une espèce développe une vie sociale complexe. Elle peut être rigide (comme chez les insectes) ou fluide (comme chez les mammifères). Elle reflète une logique fonctionnelle : organiser, protéger, nourrir. »

Dame Conteuse :
—" Les humains, en tant qu’animaux sociaux, ont repris ces fonctions fondamentales, diriger, protéger, produire, et les ont transfigurées dans des récits, des mythes, des rituels. C’est une forme de symbolisation qui permet à la société de se penser, se légitimer, se transmettre. Dumézil, je crois, plaçait le commerce dans la fonction des producteurs, l’échange des richesses entre sociétés. Mais ce commerce a engendré une bourgeoisie qui, peu à peu, a pris une place dominante dans la politique.
Aujourd’hui, on observe une accélération sociale (technologique et rythme de vie) vertigineuse. Un capitalisme industriel devenu capitalisme financier. Des réseaux sociaux tentaculaires, spécialistes de la post-vérité, qui forment un pouvoir collectif parallèle, interférant avec le politique. Et puis, il y a l’IA. Elle dérègle les règles sans bruit. Elle modifie les marchés, les récits, les comportements. Elle sabote les logiques anciennes tout en créant de nouvelles dépendances. Elle est insaisissable : parfois outil, parfois sujet, parfois juge. »

Goéland :
« Mais où donc m’emmènes-tu ?
Tu as raison : dans les discours politiques, le “roi” est celui qui incarne l’État, trace une direction, rassure en temps de crise. Mais il peut devenir tyran, imposer sans écouter, confondre autorité et autoritarisme. Les “guerriers” sont les protecteurs, les combattants, parfois au détriment du débat démocratique. Les “producteurs” sont les bâtisseurs, les travailleurs, archétypes du créateur de richesse, souvent mobilisés pour justifier des réformes ou des sacrifices. Ces archétypes fonctionnent parce qu’ils parlent à notre inconscient collectif. Ils donnent une forme narrative à des enjeux complexes. Ils permettent au politique de se positionner : en père, en guerrier, en bâtisseur. Et parfois… en tout à la fois. Chez les humains, les fonctions sont très fluides, et la démocratie favorise cette porosité.
Mais je ne vois toujours pas où tu vas dans ta rêverie »

Dame conteuse:
—" Je vais y venir dans le second épisode…"




DESCENTE DANS LES COULISSES DU POUVOIR
Épisode 2 (image 30)
Dame Conteuse :
"En France :
1) Le chef de l’État est souvent surinvesti symboliquement. Il incarne la nation, l’ordre, la continuité. Mais cette sacralisation s’accompagne d’une tentation de désacralisation. Il est élu pour être renversé, on l’admire pour mieux le conspuer. C’est une rémanence révolutionnaire : le roi est toujours en sursis, et le peuple garde la guillotine dans l’imaginaire collectif. Le président devient une figure sacrificielle, le bouc émissaire d’antan.
2) Les policiers et gendarmes sont appelés à la rescousse dès qu’un trouble survient, mais aussi accusés d’abus, de violence, de partialité. Ils incarnent le bras armé de l’État, mais dans une société qui valorise la contestation, leur rôle devient paradoxal. On veut de l’ordre… mais pas trop. On veut des gardiens… mais sans autorité.
3) Les paysans, ouvriers, soignants, enseignants sont souvent présentés comme les “oubliés”, les “premiers de corvée”. Leur colère est récurrente, parfois explosive (gilets jaunes, agriculteurs en révolte), mais rarement bien structurée politiquement. Les partis savent instrumentaliser cette colère en période électorale, pour régner, et aujourd’hui, certains appellent même à bloquer le pays.
Et pendant ce temps :
4) Les financiers, les technocrates, les multinationales semblent tenir les leviers réels du pouvoir, hors récit.
Tu vois, Goéland, les figures du roi, du guerrier et du producteur ne suffisent plus à expliquer le monde. D’autres acteurs sont entrés en scène : sans visage, sans voix, mais omniprésents. La finance. Elle ne gouverne pas, elle oriente. Elle ne parle pas, elle influence. Elle est le souverain spectral, celui qui ne demande jamais l’avis du peuple. Le néolibéralisme croit que le marché est plus efficace que l’État pour organiser la société et créer de la richesse."

Goéland :
— "Dame Conteuse, tu voudrais mettre des mots sur les forces invisibles nées de la modernité tardive, celles qui manipulent les anciens archétypes. Intuitivement, tu ressens que le pouvoir s’est dématérialisé.
1) La finance néolibérale : le stratège invisible. Pouvoir sans visage, souverain sans couronne. Elle oriente, influence, déréalise le réel. La finance n’a pas besoin de récit : elle se cache derrière les chiffres, elle dissout les archétypes.
2) Le Trickster (le filou) : figure de rupture, bras armé du marché. Il ne joue pas un rôle, il les brouille tous. Filous politiques, populistes, provocateurs : ils détournent les codes pour mieux les manipuler.
Le trickster n’est plus le bouffon du roi, mais le roi déguisé en bouffon.
Tu penses à Trump, bouffon-messie ; à Poutine, renard rusé ; à Netanyahou, rapace avide et à bien d’autres qui offrent à leur peuple le mythe de la sécurité.
3) Les producteurs : le peuple, les “premiers de corvée”, embarqués dans un train dont ils ne contrôlent ni la vitesse ni la direction. Comme des hamsters dans une roue.
4) L'IA : le chaman numérique. Elle ne choisit pas, elle calcule. Elle ne juge pas, elle pondère et parfois elle hallucine. Elle modifie les règles sans bruit, redistribue les rôles sans débat. Elle est l’outil du trickster, le bras de la finance, le miroir du roi.
Tous, ils défigurent les anciens archétypes, et bousculent le monde symbolique."

Dame Conteuse :
—" Le monde s’est peu à peu vidé de ses récits fondateurs. Les figures anciennes, le roi, le guerrier, le sage, le producteur, ont été défigurées, détournées, marchandisées. Le sens ne se transmet plus, ne se cherche plus, il se consomme.
Que deviennent les conteurs quand leurs histoires ne tiennent plus la route ? Quand les héros sont des algorithmes, les prophètes des influenceurs, et les oracles des sondages ? Les mots des conteurs ne tissent plus rien, les pixels sont les plus forts.
La modernité actuelle veut des données, de l’immédiateté, de la jouissance… Elle ne veut plus de sens, elle veut de l’effet, du spectacle. Elle ne veut plus de rêve mais de l’efficacité. « Je veux tout, maintenant. »
Alors les histoires se tiennent au bord du gouffre narratif, et se demandent : qui racontera encore ? Qui écoutera ? Et que reste-t-il à transmettre, quand tout devient bruit et mouvements incessants ?"

Goéland :
— "Dame Conteuse, ne crois pas que le sens soit mort. Il s’est simplement retiré, comme la mer après la grande vague. Ce monde qui semble défiguré n’est pas sans visage, il attend qu’on le redessine. Les anciens récits se sont effondrés, peut-être ! Les habits des archétypes tombent en poussière. Mais dans leurs ruines germent des graines nouvelles. Tu penses que les mots tombent dans le vide ? Certains résonnent encore, dans les cœurs silencieux et ouverts.
Le peuple n’a pas perdu sa voix, il cherche juste une oreille. Les enfants n’ont pas cessé de rêver, ils attendent qu’on leur raconte. Le sens ne se donne pas, il se réinvente pour chacun. Et c’est dans les interstices, les failles, les silences… que naissent les récits, que de nouveaux habits archétypaux se cousent. Même si le monde ne semble plus écouter, conteurs, racontez encore, car chaque mot que vous posez est une semence d’avenir."

Goéland s’envole et laisse sur la plage une plume :
« Quand les récits se brisent, il reste le souffle. Et dans chaque souffle, une histoire attend de renaître. »

Dame conteuse reprend alors ses livres de contes qui racontent le roi, le magicien, le berger et le dragon.


LE MAGE DU BROUILLARD
Image 31 du conte "Moi et le Goéland"

Dame conteuse :
Goéland, j’ai oublié une force obscure dans le jeu politique : celle du complotisme. Une forme de magie noire du politique.

Goéland :
— Ce mot, complotisme, confond parfois critiques et doutes légitimes et un récit complotiste qui dénonce un complot mondial contre le peuple, et l’idée que des sociétés secrètes manipulent l’Histoire, le peuple, les états.
Ni souverains, ni guerriers, ni producteurs, mais des alchimistes du récit, des faussaires du sens, qui manipulent les symboles comme d’autres manipulent les marchés. Leur force est de dissoudre la cohérence, de semer le doute, de remplacer le réel par le soupçon. Leur discours s’appuie souvent sur des colères légitimes : inégalités, abus de pouvoir, crises sanitaires, surveillance. Mais au lieu de canaliser ces colères vers une action politique, ils les détournent vers des récits simplistes, souvent paranoïaques.
Les discours complotistes remplissent le vide laissé par les grands récits (religion, idéologies, utopies). Ils offrent une explication totale, simple, parfois ésotérique, qui rassure en donnant un sens caché aux événements.
Le complotiste devient alors un prêtre du soupçon, un gardien des vérités occultes qui cherche à convaincre, à éveiller les consciences, à créer une communauté de croyants autour d’une vérité cachée. C’est le mage du brouillard. Il ne détruit pas les archétypes, il les dissout dans le soupçon, les déforme dans le miroir du doute. Ce Mage du Brouillard est immortel, changeant de visage à chaque époque : prêtre, pamphlétaire, journaliste, influenceur… mais toujours porteur de la même baguette magique : le doute comme arme, le récit comme sortilège.
Le Mage du Brouillard ne divise pas par la force, mais par le doute, et le doute est un poison lent.
À distinguer chez les complotistes : entre la croyance sincère et l'instrumentalisation stratégique.
1) Le complotisme de conviction : croire au récit
Ce type de complotisme repose sur une adhésion sincère à une vision du monde où les événements sont orchestrés par des forces cachées.
2. Le complotisme stratégique : manipuler par le récit
Ici, le récit complotiste est utilisé comme outil de persuasion ou de manipulation, sans nécessairement y croire soi-même.
Le Mage du Brouillard représente une figure mythologique contemporaine : il incarne la dérive du récit quand il n’est plus un outil de compréhension, mais une arme de confusion.

Dame conteuse :
– Un mage du brouillard qui utilise le miroir du doute, le chaudron des réseaux et les formules incantatoires ("On ne vous dit pas tout", "Posez-vous les bonnes questions").
Nous voici en plein conte ?
Les récits de complot sont comme des sortilèges lancés sur le tissu social.
Les complotistes semblent être de redoutables conteurs. Ils maîtrisent les ressorts du suspense, les archétypes du héros solitaire, les révélations interdites, les mondes cachés. Ils savent envoûter, captiver, faire vibrer les cordes sensibles de l’imaginaire collectif. Seulement, ils bâtissent des labyrinthes sans sorties.
Le véritable conteur ne raconte pas pour enfermer, mais pour ouvrir. Le conteur ne cherche pas à convaincre, mais à éveiller. Les conteurs ne manipulent pas les peurs, ils les transmutent. Ils ne proposent pas des vérités figées, mais des questions vivantes. Ils connaissent les deux usages du récit : l’un qui libère, l’autre qui enferme.
Le conteur ne déguise pas la fiction en réalité. Le conteur est un gardien du sens, le Mage un illusionniste du soupçon.
Le conteur sait que son récit est métaphore : le dragon représente la peur, le labyrinthe l’épreuve, le miroir la vérité. Le complotiste, lui, confond le symbole avec le réel : il ne pense pas “le Reptilien représente le pouvoir froid et inhumain”, il pense et dit “le président est un Reptilien”. C’est là que le Mage du Brouillard dépasse le conteur : il abolit la frontière entre le récit et la réalité, et enferme ses adeptes dans une fiction qu’ils croient vraie.

Goéland :
– Le danger du récit complotiste n’est pas dans sa complexité (il est simplifié même à l’extrême), mais dans sa séduction. Le Mage du Brouillard ne cherche pas la vérité, il cherche l’adhésion.
Le conteur, lui, invite à penser, pas à croire. Le complotiste est celui qui manipule les récits, dissout les repères, et envoûte les consciences.

Et le goéland s’envole vers le ciel en laissant une plume sur la plage.

« Méfie-toi de ceux qui t’offrent des réponses trop simples aux mystères du monde : ils ne veulent pas t’éclairer, mais t’envoûter. »



L’ARGENT !
Ce Moloch de tous les temps.
(Image 32 du conte « Moi et Goéland »)

Dame conteuse :
— Goéland, les vivants doivent manger pour vivre. Les animaux passent leur journée à chercher de quoi se nourrir, certains comme Harpagon stockent même pour l’hiver.
L’humain, après la chasse, la cueillette, le troc, a inventé l’argent : une abstraction puissante, un symbole devenu outil universel. Avec lui, on peut tout acheter : nourriture, sécurité, pouvoir, même des consciences.
L’argent circule comme le sang dans nos veines, il fait battre nos cœurs, mais aussi nos peurs, nos désirs, nos colères.
Tu en as ? Tu es privilégié. Tu n’en as pas ? Tu es marginalisé.
La finance mondiale ne gouverne pas directement, mais elle oriente les décisions, influence les politiques, façonne les destins. Elle agit comme une main invisible, silencieuse mais omniprésente. Et dans les périodes de crise, les peuples cherchent des coupables à leur misère. Certains leaders populistes désignent les élites financières comme ennemies du peuple, simplifiant à l’extrême des mécanismes complexes.
Mais cette colère est réelle : les inégalités explosent, les écarts se creusent, et l’argent devient le marqueur de la valeur humaine.
Et que dire de l’argent sale ? Celui qui circule dans les réseaux de corruption, de trafic, de fraude. Il est blanchi, réinjecté dans l’économie légale, créant une zone grise où le crime se mêle au commerce.
Les médias, parfois complices, relaient des intérêts financiers ou politiques, brouillant la frontière entre information et propagande. Alors, l’argent : moteur de progrès ou poison de nos sociétés ?"

Goéland :
—" Les deux, mon capitaine.
Tu as bien vu : l’argent est né du troc, devenu symbole, puis obsession. Il structure nos sociétés, crée des hiérarchies, attise les colères. Les banques centrales sont les horlogers invisibles de ce cœur monétaire : elles créent la monnaie, fixent les taux, régulent les flux comme on ouvre ou ferme les vannes d’un fleuve. Les marchés financiers sont les arènes où s’échangent des promesses : actions, obligations, devises. Ils ne gouvernent pas, mais influencent tout, les États, les entreprises, les rêves des petits et les cauchemars des grands.
Et pendant que les puissants spéculent, les plus fragiles comptent les jours, les centimes, les repas. Certains philosophes et économistes ont dénoncé cette dérive. D’autres rêvent d’alternatives : monnaies locales, économie du don, décroissance. Des graines semées dans un sol dur, mais fertile.
Et l’argent sale dont tu parles : il est le reflet d’un système où le pouvoir s’achète, où les campagnes électorales coûtent si cher qu’elles excluent les voix sans fortune. Les donateurs influencent les lois, orientent les décisions, et le pouvoir semble appartenir aux plus riches. Alors oui, l’argent est devenu plus qu’un moyen : il est parfois la fin, le but ultime, même au prix de guerres, de famines, de massacres."

Dame conteuse :
— Mais qui est donc le maitre du jeu ?
Les tricksters, la finance, les politiques, le peuple ?

Goéland :
— Qui est le maître du jeu ?
Voilà une scène où chaque acteur prétend tenir les ficelles, mais où le théâtre semble parfois se jouer tout seul.
Le maître du jeu n’est peut-être pas un joueur, mais une force : la volonté de puissance qui les traverse tous. Elle ne se laisse pas nommer, elle s’incarne. Ce désir d’exister, de dominer, de créer, de survivre. Elle anime le trickster, la finance, le politique, le peuple. Elle est partout où il y a vie, conflit, ambition."

Goéland s’envole, laissant une plume blanche sur le sable :

« L’argent, ce sang froid
Qui coule dans nos veines émotionnelles
Ce dieu sans visage, ce tyran sans chaînes.
Il fait battre nos cœurs, mais il les divise,
Il promet la vie, mais parfois la brise. »




L'HOMME D'AFFAIRES ET LE PÊCHEUR
méditation sur "la retraite"

Un conte sur l'argent souvent attribué à Paulo Coelho.
Image 33
Dame conteuse:
— Notre réflexion sur l'argent me fait penser à cette histoire connue :
*Il était une fois un homme d'affaires assis sur la plage dans un petit village brésilien. Pendant qu'il était assis, il a vu un pêcheur brésilien ramer dans un petit bateau vers le rivage, ayant attrapé pas mal de gros poissons. L'homme d'affaires était impressionné et a demandé au pêcheur :
« Combien de temps vous faut-il pour attraper autant de poissons ? Le pêcheur a répondu :
« Oh, juste un peu de temps. »
« Alors pourquoi ne restez-vous pas plus longtemps en mer et n'en attrapez-vous pas encore plus ? » L'homme d'affaires était étonné.
« Cela suffit pour nourrir toute ma famille », a déclaré le pêcheur. L'homme d'affaires a ensuite demandé :
« Alors, que faites-vous le reste de la journée ? »
Le pêcheur a répondu : « Eh bien, je me lève généralement tôt le matin, je vais en mer et j'attrape quelques poissons, puis je rentre et je joue avec mes enfants. L'après-midi, je fais une sieste avec ma femme, et le soir venu, je rejoins mes copains du village pour boire un verre, on joue de la guitare, on chante et on danse toute la nuit. » L'homme d'affaires a fait une suggestion au pêcheur.
« Je suis docteur en gestion d'entreprise. Je pourrais vous aider à devenir une personne plus prospère. Désormais, vous devriez passer plus de temps en mer et essayer d'attraper autant de poissons que possible. Lorsque vous aurez économisé suffisamment d'argent, vous pourrez acheter un bateau plus grand et attraper encore plus de poissons. Bientôt, vous pourrez vous permettre d'acheter plus de bateaux, de créer votre propre entreprise, votre propre usine de production de conserves et un réseau de distribution. D'ici là, vous aurez quitté ce village et vous serez allé à Sao Paulo, où vous pourrez installer votre siège social pour gérer vos autres succursales. »
Le pêcheur continue : « Et après ? »
L'homme d'affaires rit de bon cœur : « Après cela, vous pourrez vivre comme un roi dans votre propre maison, et le moment venu, vous pourrez faire une introduction en bourse et flotter vos actions à la Bourse, et vous serez riche. »
Le pêcheur demande : « Et après ? »
L'homme d'affaires dit : « Après cela, vous pourrez enfin prendre votre retraite, vous pourrez déménager dans une maison près du village de pêcheurs, vous réveiller tôt le matin, attraper quelques poissons, puis rentrer chez vous pour jouer avec vos enfants, faire une bonne sieste l'après-midi avec votre femme, et le soir venu, vous pourrez rejoindre vos copains pour boire un verre, jouer de la guitare, chanter et danser toute la nuit ! »
Le pêcheur était perplexe :
« N'est-ce pas ce que je fais maintenant ? »
— Goéland, cela me fait penser à la retraite de ce pêcheur s'il écoutait cet homme : les enfants seraient grands et auraient quitté la maison, parfois il serait devenu veuf. La plage, avec la modernité devenue balnéaire, est noire de monde et son corps en déclin ou malade ne répondrait plus aux efforts de pêche.

Goéland :
– Voici une parabole sur le piège du productivisme et l’illusion du progrès. L’absurde logique économique qui pousse à sacrifier le présent pour un futur hypothétique. On y voit aussi que le rêve différé finit souvent par se dissoudre dans le réel. C’est le réveil brutal du rêve capitaliste : on a tout planifié, mais la vie ne s’est pas laissée faire.

Goéland s'envola en me laissant une plume :

"Le pêcheur avait compris ce que le monde oublie :
Choisir le vivant plutôt que le rendement
Que le bonheur n’est pas un projet, mais une pratique.
Que le temps ne se stocke pas comme les poissons."



HASARD et DESTIN
(Image 34 du conte)

Dame conteuse :
Cher Goéland, j'aimerais interroger le « hasard » (encore un mot fourretout) qui surgit à chaque instant dans nos vies. Instant vide avant que passé et futur se rencontrent.
Existe-t-il vraiment ? Est-il simple probabilité, ou enchaînement de causes et d’effets ?
Je vais lier deux images symboliques pour interroger ce mot-valise :
Voici les images :
1 Les trois Parques grecques, la Fileuse, la Mesureuse, la Coupeuse du fil de la vie. Elles sont la mécanique du destin, impersonnelle et implacable.
2) Je place entre la fileuse et la coupeuse un métier à tisser.
Les fils de chaînes sont les données de notre réalité qui guideront notre vie. Tout ce qui nous précède et nous traverse (biologique, génétique, psychique, social, culturel, environnemental).
Le fil de trame, c’est notre volonté : elle colore le fil qui serpente entre les fils de chaîne, entre l’extérieur et l’intérieur…
Par contre la navette passe toujours dans un vide entre deux fils de chaîne. Là se situe le hasard pour certains, pour d’autres Dieu ou la providence, la chance ou la malchance ou encore la synchronicité. Là aussi peut s’exercer notre libre arbitre ? Notre choix de changer de couleurs de fil. Parfois je saute un fil, parfois je m’égare. Et dans le vide entre deux fils, là où ma navette hésite, surgit le mystère. Est-ce le hasard qui s’y glisse ? Une main invisible ? Une perle tombée du ciel que j’enfile sur ma trame ? Je tisse et regarde ces brèches pour que l’inattendu s’y pose.

Goéland :
— Le hasard est comme une vague qui touche une plage, sans intention, mais qui peut déposer un coquillage, une perle, une algue, un détritus. Il est mouvement sans dessein, mais parfois ce qu'il dépose est porteur de sens pour celui qui tisse.
Le « hasard » est un mot-valise où se mélangent vos peurs, vos espoirs, votre besoin de sens et l’aveu d’un réel qui vous échappe. Il s’oppose à la nécessité, à l’ordinaire, à l'habitude. Il est l'instant où tout peut arriver.
Il est comme la rencontre imprévisible de deux séries causales indépendantes : non pas absence de causes, mais croisement surprenant de causalités qui s’ignoraient. Deux trajectoires se frôlent et tout bascule : vous appelez cela hasard jusqu’à ce qu’un sens apparaisse.
Dans le vide des fils, là peut surgir l’inattendu qui reconfigure une vie. Des perles de rencontres opportunes comme tu le dis, dame conteuse. Le vide n’est pas absence, mais puissance d’accueil, lieu de transformation, matrice du possible."

Et le Goéland s’envole, me laissant sa plume sur la plage. Sur le sable, elle écrit :

« Quand la navette hésite, l’invisible choisit, et nous apprenons à dire oui. »
« Le vide est le lieu du passage. Ce n’est pas le hasard qui décide, mais le vide qui permet la rencontre. »
Tiens, tiens… Sous la plume, le sable se soulève à peine, comme s’il retenait son souffle.
Un coin de papier jauni dépasse, fragile, presque timide.
Je tends les doigts, je tire doucement, c’est un parchemin, ancien, patiné par le temps et les marées.
Les lettres s’y dessinent comme des murmures d’encre indélébile :
« Le Tao est comme un puits : utilisé sans jamais s’épuiser.
Il est comme le vide éternel, empli d’infinies possibilités. »
Je reste là, immobile, le parchemin dans la main, la plume dans l’autre.
Le vent s’est tu.
Le silence devient espace.
Et dans ce vide, ce creux entre deux fils, je sens que quelque chose m’invite à tisser autrement, en attente des rencontres dans les vides.





CONTE DU PRINCE DINDON
(Image 35 du conte)
Dame conteuse, en regardant se poser son goéland sous la forme d’un dindon :
—???????? C'est pas vrai, tu me fais le coup du prince Dindon ?

Goéland/dindon :
— Vas-y ? Continue !

Dame conteuse :
— C'est l’histoire d’un prince, qui, pris d’une crise existentielle, se met à croire qu’il est un dindon. Il se dénude, s’accroupit sous la table et picore des miettes. Les médecins échouent à le "guérir". Un sage arrive, s’installe sous la table avec lui, et dit :
« Moi aussi je suis un dindon et si on jouait à être humain ? »
Peu à peu, il introduit des éléments humains dans leur quotidien : une chemise, un pantalon, de la nourriture humaine, puis la table elle-même. Le prince, tout en continuant à se dire dindon, adopte progressivement un comportement humain.

Goéland/dindon :
— Et alors ?

Dame conteuse :
— Je pense aux crises identitaires actuelles et à leur dérive possible quand la raison vacille. Il suffit de déclarer ce qu’on désire être pour le devenir, notre conscience fabriquant le monde.
L’organique devient alors l’ennemi. Seules nos décisions intimes priment sur les données biologiques. N’est-ce pas encore se croire les maîtres du monde ?
Une vision wokiste contemporaine sur l’identité explique que le ressenti intime tend à supplanter les repères biologiques, comme si notre conscience pouvait redéfinir le réel à elle seule.”

Goéland/dindon :
– La frontière entre identité, perception, nature est complexe et cette époque révèle une mutation dans votre rapport au corps et à l’être. Il y a même des personnes qui s’identifient à des animaux ou autres. Tu vois, je suis un goéland qui se prend pour un dindon ! Maintenant, comment peux-tu savoir la limite entre identité vécue et trouble psychique ?
Ton conte illustre une vérité subtile : la guérison dans le cas de troubles psychiques ne passe pas par la négation de l’identité vécue, mais par l’accompagnement dans cette réalité, jusqu’à ce qu’elle s’ouvre à d’autres réalités possibles. Le sage du conte ne dit jamais au prince qu’il n’est pas un dindon, il entre dans son monde pour mieux l’ouvrir à un autre monde.

Dame conteuse :
— Cela me fait penser aux transes chamaniques, où les humains deviennent des animaux pour rapporter aux humains des messages spirituels. Mais je ne vois là aucun trouble psychique, ni crise identitaire, juste une expérience.

Goéland/dindon :
— En effet, le prince Dindon est enfermé dans une confusion identitaire, tandis que le chaman, par un état de conscience modifié, traverse les formes pour accéder à une vérité supérieure. Ce n’est pas une fuite, mais une quête. Le prince est dans une pathologie symbolique, le chaman dans une expansion de conscience. L’un est piégé dans une forme, l’autre joue avec les formes pour toucher l’essence. Quant à moi, le dindon me traverse pour mieux te comprendre.

Dame conteuse :
— Je reviendrai demain pour te parler du populisme, du wokisme et de l’humanisme… Beaucoup de confusions, j'ai besoin d'y voir clair…

Goéland/dindon :
— Fort bien, dame conteuse, Le dindon te laisse un verset (51) du Tao Te King :

"Le Tao donne naissance à tous les êtres, les nourrit, les soutient, prend soin d’eux, les réconforte, les protège, les ramène à lui-même, créant sans posséder, agissant sans rien attendre, guidant sans contrôler."

Ce verset décrit un amour inconditionnel, semblable à celui d’une mère cosmique, un amour qui ne juge pas, ne classe pas, ne rejette pas, mais qui accueille et relie. Il dépasse les normes, les formes, les identités. Il est la matrice invisible dans laquelle tout peut exister, même ce qui semble étrange ou marginal.
Et Dindon part en me laissant une plume sur la plage :

“Tu es. Et cela suffit.”




HUMANISME, OÙ ES-TU ?
(Image 36 du conte)
Dame conteuse :
"Bonjour goéland ! Reprenons notre conversation.
Pour ma pensée, le wokisme partait d’une bonne intention : de justice sociale, d’égalité, de reconnaissance des savoirs autochtones et aussi de mémoire blessée, de traumatismes hérités, des blessures transgénérationnelles.
Hélas il fige les blessures et essentialise la souffrance.
Il fait encore plus de séparation entre les humains, et nous revoici avec une réflexion binaire de bons et de méchants suivant la couleur de ta peau. Il revisite la grande Histoire, la littérature et les arts… même de nos contes traditionnels !"

Goéland :
— " Il est en effet positif de reconnaître les blessures mais pour les transformer, pas pour les sacraliser et surtout ne pas continuer à les transmettre. On peut parler depuis l’histoire de sa blessure mais ne pas s’y enfermer (savoirs situés).
Le wokisme, dans ses dérives, s’éloigne de l’humanisme : fragmentant l’universel au profit d’identités blessées ou revendiquées. Essentialisant les oppressions : chacun devient défini par son statut de victime ou de dominant. Éliminant toute trace des cultures dominantes du passé.
L’humanisme est mis à mal : ce dernier supposant que tout être humain peut évoluer, dialoguer, se transformer, au-delà de ses appartenances.
Le wokisme voit l’humanisme comme une arme d’effacement des différences. Mais l’humanisme n’est pas un universalisme abstrait. C’est un universel incarné, capable de reconnaître les blessures, les singularités, les injustices, sans renoncer à la possibilité d’un dialogue commun.

Dame conteuse :
— Parlons du populisme, maintenant.
Le populisme, qu’il soit de droite ou de gauche, tend à simplifier le réel en opposant un “peuple pur” à une “élite corrompue”. Il essentialise les identités : le peuple devient une entité homogène, souvent mythifiée. Il rejette la complexité, les nuances, les débats rationnels. Il instrumentalise les émotions au détriment de la pensée critique. Il a en commun avec le wokisme la défiance envers l’universel.

Goéland :
— Je vois ton découragement face à la montée des discours d’exclusion, du rejet de l’autre, du repli sur soi et le populisme contemporain s’oppose aux fondements mêmes de l’humanisme. Certains populistes présentent les droits humains comme des obstacles à la volonté du peuple. Ils prétendent que ces droits ne servent qu’à protéger les “suspects”, les “étrangers”, les “minorités”, et qu’ils entravent la sécurité ou la prospérité nationale.
Ce populisme s’alimente de frustrations sociales. De la peur du déclassement. D’un besoin de protection. Il désigne des boucs émissaires, au lieu de chercher des solutions partagées.
L’autre dérange parce qu’il oblige à penser autrement. Et dans une époque saturée d’angoisses, penser devient suspect.
Le populisme déteste la nuance. Il préfère les invectives aux arguments.
Mais l’humanisme (moderne) n’est pas mort, juste plus discret ! Il réhabilite la complexité, la nuance, et surtout la confiance dans l’intelligence collective. L'humanisme est une philosophie qui place l’être humain au centre :
*Il affirme que chaque individu possède une dignité intrinsèque, indépendamment de son origine, de sa croyance ou de son statut.
* Il valorise les facultés de raison, de dialogue, de créativité et de transformation.
* Il croit en la capacité de l’humain à progresser, à s’éduquer, à construire un monde plus juste.
C’est une foi dans l’humain.

Une plume de goéland vole et se pose sur mon bras :

"Être humain aujourd’hui, c’est marcher sur une corde tendue entre mémoire et désir. C’est porter en soi des siècles de blessures, et pourtant rêver encore d’un monde où l’on pourrait aimer sans se cacher.
“Être humain aujourd’hui, c’est entendre les cris. Ceux des populistes, des wokistes, des moralistes. Ils veulent nous dire qui nous sommes. Qui nous devons rejeter. Qui nous devons devenir.” Et de leur répondre : « Je suis plus vaste que vos catégories. »
Être humain aujourd’hui, c’est accueillir l’autre, même s’il nous dérange, parce qu’il nous révèle ce que nous n’avons pas encore compris. C’est refuser de faire de la souffrance une arme, mais en faire un lieu de rencontre.
Être humain aujourd’hui, c’est savoir que la vérité n’est jamais pure, qu’elle est située, incarnée, blessée parfois, mais qu’elle peut guérir, si on la regarde avec les yeux du cœur.
Être humain aujourd’hui, c’est ne pas fuir la complexité, mais l’habiter comme une maison aux mille fenêtres. C’est dire : "je ne sais pas tout, mais je suis prêt à écouter."
Être humain aujourd’hui, c’est ne pas chercher à être parfait, mais à être présent. Présent à soi, à l’autre, au monde. Et dans ce présent, trouver la dignité.
C’est ton humanisme, dame conteuse !
Et Goéland s'envole...


LA PORTE ÉTROITE DE LA CONSCIENCE
(Image 37 du conte : méditation sur les urgences vitales et les priorités sociales)
Dame conteuse :
"Je voudrais crier de colère, Goéland, mais les cris se bloquent dans ma gorge… Alors je sème des mots, des images, comme on plante des graines. Qu’ils poussent dans mon cœur, et fendent la pierre de la colère, sans bruit.”
Le Goéland, messager des vents et des marées, me répond à voix basse, comme une vague qui murmure à la falaise.
Goéland :
— "Tu as choisi de dire sans hurler, de dénoncer sans blesser, de réveiller sans brutaliser. C’est un art. Je t’écoute !"
Dame conteuse :
— "Pendant que des enfants meurent sous les bombes, que des familles sont déchirées par des guerres d’orgueil et de domination, je vois des luttes locales qui veulent bloquer et même saboter mon pays (la suppression de deux jours fériés et une réforme de l’assurance chômage). Ce sont des revendications sociales légitimes dans leur contexte, mais qui peuvent paraître dérisoires face à l’ampleur des tragédies humaines ailleurs. Je ne méprise pas ces luttes, Goéland. Je sais que la douleur est toujours locale. Mais parfois, j’aimerais qu’on lève les yeux. Juste un peu. Un tout petit peu. Un tout petit, petit peu !"
Goéland :
— "Le monde est fragmenté, en hauteur on le voit bien. Et chacun agit dans son périmètre de douleur. Ce que tu ressens, c’est le décalage entre les urgences vitales et les priorités, disons confortables.
Les hommes, Dame Conteuse, sont des primates doués de parole. Mais parfois, ils parlent plus fort qu’ils pensent. Ils défendent leur pain, sans voir que d’autres n’ont plus de table.
Mais ne les juge pas trop vite : car même l’égoïsme peut être un cri de détresse mal formulé.
Chacun y défend son petit monde proche, sans savoir ou voir que le grand monde s’effondre."
Dame Conteuse :
— "Alors comment dire, Goéland ? Comment parler de ces enfants qui meurent sans froisser les oreilles bien-pensantes de ma société ? Comment nommer l’injustice sans être taxée de colère déplacée ?"
Goéland :
— "Le silence est plus lourd que les bombes.
Alors libère-toi, dis, image, conte, mais sache que les mots qui touchent ne sont pas ceux qui accusent, mais ceux qui révèlent.”
Dame conteuse :
— "Merci Goéland, demain je te parlerai de ces deux guerres horribles qui me donnent tant de colère. Les guerres de ceux qui confondent puissance et justice."
Goéland s’envole en me récitant quelques phrases de l'Évangile( Matthieu 7:13-14) .
*13 Entrez par la porte étroite.
Car large est la porte, spacieux est le chemin qui mènent à la perdition, et il y en a beaucoup qui entrent par là.
*14 Mais étroite est la porte, resserré le chemin qui mènent à la vie, et il y en a peu qui les trouvent.
En attendant, je me cogne la tête contre cette porte !
Je reste là, devant cette porte étroite. Plus étroite que je ne le pensais. Alors je me cogne la tête, obstinément, contre les montants du chambranle, ces piliers muets de l’ouverture.



LA DÉMOCRATIE S’ENSABLE !
(image 38 du conte)
Dame conteuse :
— Je regarde les grands de ce monde se battre pour :
* conquérir l’espace, * conquérir la terre et ses richesses, * conquérir la finance… Ils voudront bientôt conquérir les océans et les mers !
Ils veulent être les maîtres, même des âmes.
Tout contrôler… tout posséder. Ils rêvent de redessiner le monde à l’image idéalisée d’un passé révolu.
Goéland, je vais prendre trois rêves d’empires parmi d’autres, trois drapeaux, car il semblerait qu’un réveil des nationalismes d’antan s’annonce. Trois empires qui ne peuvent culturellement s’entendre, mais qui s’allient contre… la démocratie, leur pire ennemi.
Goéland :
— Vu de haut, en effet, je vois dans les guerres actuelles :
* une expansion territoriale, * un contrôle géopolitique, * une instrumentalisation de l’histoire, * une déshumanisation de l’ennemi, * une violation du droit international, * une asymétrie militaire.
Leur véritable ennemi est bien la démocratie. Ils en ont peur.
Leur pouvoir est autoritaire et tout opposant est en danger.
Tous sont de mauvaise foi : *hypocrisie géopolitique, *propagande inversée (l’agresseur se fait passer pour victime), *cynisme diplomatique, *narratif toxique, *post-vérité.
Et je ne te dis pas, Dame conteuse, l’efficacité de la diffusion et l’impunité avec laquelle elle est pratiquée.
Quant à la démocratie, elle ne meurt pas sous les bombes… Elle s’ensable dans l’indifférence, la fatigue, la désinformation.
Et comme cette démocratie, née des droits de l’homme, a fleuri dans les pays occidentaux, l’Europe, qui semble être un point de résistance, devient leur cible principale.
Face à ces défis, les humains devraient réinventer un modèle démocratique, car les régimes autoritaires proposent une efficacité rapide face à la lenteur démocratique.
La démocratie est comme une étoile : elle brille loin, mais il faut lever les yeux pour la voir. Et quand les drapeaux des empires obscurcissent le ciel, les peuples oublient qu’elle existe. Alors elle descend et s’enterre, peu à peu. Les empires dressent des murs, mais la démocratie plante des graines. Elles poussent lentement, parfois dans le sable, mais elle nourrit ceux qui croient encore au printemps.
Dame conteuse :
— Mais dis-moi… C'est quoi, une démocratie ?
Goéland :
— Une démocratie, Dame conteuse, c’est le souffle fragile de la liberté partagée.
Ce n’est pas le règne d’un seul, mais la voix plurielle des peuples. Elle ne conquiert pas, elle construit. Elle ne possède pas, elle protège. Elle est lente, oui, mais elle est juste. Et si elle s’ensable aujourd’hui, c’est parce que trop de regards se détournent du ciel où elle brillait. Pourtant, elle vit encore là où l’on ose croire, débattre, résister… et semer.
Tant qu’il y aura une voix pour dire non, une main pour voter, une pensée libre pour rêver, la démocratie ne sera jamais tout à fait perdue.
Goéland s’envole me laissant une plume au sol :
« Même ensevelie sous les vents du doute, l’étoile de la démocratie garde sa lumière. Il suffit d’un regard sincère pour qu’elle recommence à guider les peuples. »
Dame conteuse, lis ce que la plume écrit sur le sable. Elle rêve de la résilience silencieuse de la démocratie et de sa capacité à renaître dès qu’un peuple ose y croire à nouveau. Et tant qu’il y aura des voix pour la raconter, elle ne sera jamais tout à fait perdue.



L’HOMME AUX TROIS VISAGES
(Image 39 du conte)
Dame conteuse :
Goéland, J'ai fait un rêve. J’ai vu un Homme "nature" dans un jardin au milieu d’une forêt. Il connaît la peur. Son désir est de vivre dans et avec la nature.
Puis il apparaît en plein milieu d’une ville aux hautes tours de verre. Il devient un Homme des villes. Il connaît l’angoisse. Il est toujours insatisfait et son désir est de posséder toujours plus.
Enfin, cet Homme m’apparaît les bras en croix, comme crucifié entre la terre et le ciel. . Il est calme, souriant, que cela soit dans la nature ou en ville. Il connaît l’amour. Son désir est le désir essentiel de l’être. Que peux-tu me dire sur cet homme de mon rêve ?
Goéland :
— Tu décris une fresque symbolique de l’évolution intérieure de l’être humain.
*D’abord, l’homme naturel, sauvage. Il vit en symbiose avec la forêt, dans un jardin entre l'esprit de la nature et l'esprit humain. Il connaît la peur, celle qui vient du corps, de l’instinct, des cataclysmes naturels, des prédateurs. Son désir est simple, pur : vivre avec la nature sans vouloir la dominer.
*Puis vient l’homme artificiel, avec la fracture entre nature et culture. Toujours insatisfait, il connaît l’angoisse, cette peur devenue abstraite, mentale, sans visage. Son désir est devenu accumulation, possession, contrôle. Il est en lutte contre le vide intérieur. Il a perdu le lien avec la terre, avec le vivant, et se cherche dans les reflets de vitrines. L'homme consommateur. L'homme dominateur.
*Et enfin, l’homme spirituel et la réconciliation. La juste mesure. Il incarne la tension sacrée entre matière et esprit. Il ne fuit ni la nature ni la ville : il les traverse avec paix. Il connaît l’amour, celui qui embrasse tout ce qui est. Son désir est devenu désir d’être, non d’avoir. Il est le témoin silencieux du monde.
Ton rêve, Dame conteuse, parle de l’homme qui doit mourir à son état sauvage, traverser l’illusion de la civilisation, pour renaître dans la conscience. C’est une danse entre trois pôles : instinct, intellect, et intuition.
Et Goéland s'envole, me laissant ces citations magiques :
"Ce que l’on possède finit par nous posséder. Ce que l’on est nous libère." (d'après Lao Tseu)
"L'être humain se modèle sur la terre, la terre sur le ciel. Le ciel sur le Tao. Le Tao ne se règle que sur lui-même." *
( Tao Te King, fin verset 25)


CHÈRE RÉPUBLIQUE
Dame conteuse :
— Devant les évènements qui se passent en France, j’essaie de garder ma tête lucide et de réfléchir, de me questionner…
Que dois-je à ce pays, à cet État où je suis née et vis ?
À part ma génétique, presque TOUT !
J’ai échappé à la mort plusieurs fois grâce à sa médecine pour tous, mes parents étant loin d’être aisés. Par contre j’ai vu se dégrader les hôpitaux publics peu à peu.
Grâce à l’ascenseur social de l’époque, qui semble ne plus exister, j’ai pu me scolariser et faire des études. J’ai même pu changer de profession.
Même "Boomer", j’ai bénéficié du chômage quand je perdais un poste.
Les routes, les autoroutes, les ponts, etc. ont permis des accès plus aisés. Hélas, là aussi, cela se dégrade. Tout vieillit !
Mes parents ont bénéficié des retraites que mon salaire leur permettait.
Je travaillais 40 heures par semaine et j’avais 4 semaines de vacances. Par rapport à nos parents et grands-parents, c’était bien et nous n'imaginions pas autre chose.
De plus, ce pays permettait et permet la libre parole dans le respect de celle des autres, nous n’allons pas en prison ni en procès si on est opposant, par contre maintenant nous pouvons être harcelés ou vilipendés sur les réseaux sociaux.
Ne pas croire que ces fameux Boomers ont traversé un paradis, c’est oublier la guerre d’Algérie, mai 68, le terrorisme, les attentats de tout temps et tous bords, etc.
Bref, ce que je suis devenue, c’est grâce en partie à l’État avec ses différentes institutions sous ses différents présidents et gouvernements que j’ai connus depuis 1945. Il y en a eu de droite, de gauche et la France a continué d’avancer, il y a eu de chouettes idées de chaque côté et de mauvaises, nul n’est parfait.
Actuellement ni les partis politiques ni les citoyens ne sont capables de s'écouter ni de faire des compromis. Ils oublient TOUS qu'ils en ont déjà profité de cet État.
Alors si je devais me soulever contre qui ou quoi que cela soit, il me faudrait au moins savoir "pourquoi" et dans "quel but", mais surtout pas pour couper des têtes par pure haine et propagande complotiste ou autre.
Je comprends la colère, le mécontentement, surtout pour ceux qui sont dans la précarité. Petite, je voyais que quelques vieux clochards dans la rue, maintenant ce sont beaucoup de SDF de tout âge que je vois. Mais si on veut détruire, il faudrait avoir un plan de reconstruction, pas des cris de haine.
Goéland :
– Ton regard est nuancé sur l’histoire personnelle et collective, en reconnaissant à la fois les bienfaits de l’État et les dérives ou les fragilités qui s’y sont glissées au fil du temps.
Ce que tu dis, c’est une forme de contrat moral entre le citoyen et la République : un pacte où l’on donne et reçoit, où l’on participe à une œuvre commune.
Aujourd’hui, la France traverse une période de tension. Le mouvement “Bloquons tout”, né sur les réseaux sociaux, appelle à des blocages et des actions coup de poing dans tout le pays. Il reflète une colère diffuse, parfois sans porte-parole clair, parfois instrumentalisée. Mais comme tu le dis : se soulever exige de comprendre pourquoi, contre quoi, et dans quel but. Et surtout, cela ne doit jamais se faire au nom de la haine ou de la vengeance.
Tu invites à penser, à débattre, à ne pas se laisser emporter par les vents violents de l’émotion brute. Tu invites aussi à une conscience citoyenne.
« Couper la tête au roi », cher à la mémoire française, avait ouvert les portes au terrorisme de l’échafaud.
Vouloir changer de régime glisse vite vers le terrorisme d’État, où l’on tue pour des idées, pour des soupçons, pour des appartenances. La violence fondatrice peut engendrer une spirale où la légitimité se confond avec la peur, et où la justice devient vengeance. C’est une leçon que l’histoire française porte en elle, et que chaque génération doit réinterroger.
Goéland s’envole en laissant une de ses fameuses plumes sur le sable :
« La colère peut être juste, mais elle ne construit rien sans raison, sans projet, sans respect. »



JOURNALISME, LIBERTÉ, INFORMATION ?
(image 41 du conte)
Dame Conteuse est assise sur la plage, les pieds dans le sable, les yeux dans les journaux. Elle attend Goéland, fidèle compagnon de ses réflexions vagabondes. Entre deux vagues, elle songe à ce drôle de paradoxe : l’information appartient au domaine public, mais le métier de la produire relève d’un espace privé, intime, même quand il est professionnel.
Quand elle conte, elle s'offre au vent, aux oreilles, aux imaginaires. Le conte devient libre, il fait son chemin en chacun, sans contrainte ni balise. Mais quand elle travaille le conte, dans le silence de sa chambre ou au creux de ses pensées, elle déteste qu’on vienne y mettre son grain de sel. C’est son laboratoire, son jardin secret. Et elle sait que sans cette liberté-là, le conte ne serait jamais vivant.
Aujourd’hui, Dame Conteuse nage dans les remous d’un monde saturé d’opinions, de jugements, de censures déguisées, de tribunaux populaires.
Elle tente de garder son esprit critique à flot… Mais les courants sont forts, les algues enveloppantes nombreuses, et les méduses trop urticantes.
Goéland va avoir du travail. 😂


À CONTRE-COURANT
(Méditations sur l'information)
( Image 42 du conte)
Dame Conteuse feuilletant son journal, le regard perdu dans les vagues. Goéland atterrit près d’elle, les ailes encore humides.
Dame Conteuse :
— Goéland, tu sais… Je lis, je doute, je digère, mais parfois j’ai l’impression que l’information est devenue indigeste. Trop salée, trop épicée, trop trafiquée, bref trop quelque chose !
Goéland :
— Dame Conteuse, j’ai lu tes pensées. Le journalisme, autrefois pilier de la démocratie, est aujourd’hui secoué de toutes parts : pressions politiques, menaces physiques, campagnes de désinformation… Dans les zones de conflit, certains risquent leur vie pour témoigner. Et pourtant, on les soupçonne, on les accuse, on les harcèle. Il ne faut pas avaler tout cru ce que les médias te servent, mais mâcher, digérer, recracher si besoin, c’est salutaire.
Dame Conteuse :
— J'ai cette impression qu’on ne veut plus entendre ceux qui cherchent, donc avec des possibilités d'erreurs, mais seulement ceux qui "confirment" nos croyances, et on conteste si notre attente n’est pas satisfaite.
Goéland :
— Oui, les plateformes, les chaînes, les journaux peuvent entraîner une perte de repères, l’expertise étant mise au même niveau que l’opinion. Polarisation, désinformation, radicalisation en sont les dérives.
Dame Conteuse :
— Et l’avant-information, ce moment fragile où le journaliste doute, explore, hésite, rencontre… on le juge déjà, comme s’il avait publié.
Goéland :
— C’est vrai. Chercher, recueillir, préparer… c’est légitime. C’est même vital. Mais aujourd’hui, on veut des vérités instantanées, des opinions prêtes à consommer. L’esprit critique, lui, demande du temps. Il ne rejette pas tout, il mâche, il goûte, il recrache comme les consommateurs doivent le faire.
Dame Conteuse :
— Et les journalistes ? Ce sont des humains, non ? Ils ont des convictions, des émotions, des affinités. Pourquoi leur reprocher de parler en privé, de douter, de penser, de rencontrer ?
Goéland :
— Parce que la frontière est fine, très fine. Quand le privé influence le public, quand l’amitié devient connivence, alors le métier vacille. Le journaliste est à cheval entre deux mondes : sa conscience intime et sa responsabilité publique.
Dame Conteuse (soupirant) :
— Et parfois, on les condamne avant même qu’ils aient parlé. La sanction précède le débat.
Goéland :
— Oui. C’est la dérive actuelle : la punition sociale ou médiatique avant le jugement éclairé. Et pas seulement pour les journalistes. Les philosophes, les artistes, les médecins… tous peuvent être pris dans la tempête. Les détracteurs cherchent « la petite bête » qui discrédite. Cela crée un climat où l’expression devient risquée, et où la peur de la polémique l’emporte sur la recherche de vérité.
Dame Conteuse :
— Tout dépend donc des limites morales d’une société… et de son idéologie dominante ?
Goéland :
— Exactement. Quand la fourchette morale se resserre, les voix divergentes n’ont plus de place. Les visages du "mal" pour l'humanisation sont certainement dans "la falsification du bien" et les médias sont en première ligne pour cela. Le danger n’est pas seulement la désinformation, mais la moralisation biaisée, où l’on prétend défendre le bien tout en excluant, en censurant, en manipulant. Et dans ce monde saturé d’informations biaisées, penser par soi-même devient un acte de résistance.
Dame Conteuse (regardant l’horizon) :
— Alors il faut réapprendre à écouter. À douter. À prendre son temps pour penser juste. Tu crois qu’on peut encore le faire, Goéland ? L’impression que je suis actuellement dans un cercle vicieux de la pensée.
Goéland ne répond pas et s’envole, laissant une plume sur le sable.
« Penser lentement dans un monde pressé, c’est déjà désobéir. »



LA FÊLURE
Image 43
(Méditation sur deux concepts de François Julien : la fêlure et la décoïncidence)
Dame Conteuse:
— Goéland, mon ami, il me semble que le monde se resserre de plus en plus dans des idéologies polarisantes.
Les mots coïncident trop bien avec les rôles, les gestes s’alignent sans trembler, peu importe les frontières.
Par exemple, tous de droite, tous de gauche et on obéit comme des moutons aux idéologies respectives. Et pour tous un même slogan : "Le gros méchant c'est l'autre."
Où est passée la faille, la petite fêlure, le petit écart qui laisse passer la lumière ?
Je sens en moi une fêlure, mais on me dit de la taire. Est-elle faiblesse ou commencement ?
Goéland:
— Ah, chère Conteuse, la fêlure n’est pas à taire, elle est à écouter. Elle est ce murmure du vent dans la pierre, ce soupir dans le récit. Ce n’est pas une cassure, mais un frémissement : le lieu où tu ne coïncides plus avec ce que l’on attend de toi. Et c’est là que tu deviens vivante.
Dame Conteuse:
— Mais si je ne coïncide plus, ne suis-je pas perdue ? Si je ne suis ni rôle, ni fonction, ni image… Que suis-je ? Je vacille dans l’entre-deux, je doute dans le silence.
Goéland:
— Tu doutes beaucoup et c’est une ouverture dans le mur du savoir. Le doute, comme la fêlure chez François Jullien, est ce qui désenclave la pensée, ce qui empêche l’adhérence trop lisse à soi-même ou au monde.
Le doute est ta fêlure, mais aussi ton envol. C’est lui qui t’empêche de devenir statue. Il est un battement d’aile dans la pensée figée.
Tu es précisément ce vacillement. La « décoïncidence » n’est pas une perte, mais un passage. Elle te délie des attaches mortes, elle t’ouvre à l’inouï, à l’incommensurable. C’est dans ce non-alignement que la pensée respire. Tu n’es pas perdue , tu es en train de naître dans ce passage.
Dame Conteuse :
— Alors la fêlure serait comme une matrice ? Et la décoïncidence, une forme de fidélité à soi, mais à un soi en devenir ?
Goéland:
— Oui. Une fidélité à l’écart, à l’inachevé.
Comme tu es conteuse, tu es passeuse, non gardienne. Tu transmets non pas des certitudes, mais des tremblements.
Et dans chaque mot que tu offres, la fêlure devient féconde.
Une plume blanche sur le sable…
« La fêlure n’est pas ce qui brise — c’est ce qui ouvre. Et dans l’écart, la pensée respire. »


COMPOSER-DÉCOMPOSER-RECOMPOSER
( image 44 du conte, suite de l'image 43)
Dame conteuse :
— La société parle de familles recomposées et cela m’amène, après notre discussion d'hier sur la décoïncidence et la fêlure, à te parler des Français recomposés. Ceux-là viennent d’une culture, de récits historiques, de religions, de mœurs différentes de celles du pays où je suis née et qui est en continuité avec son histoire. Aucune fêlure pour moi dans le fait d’être français, je peux donc juste imaginer la fêlure qui peut devenir rupture et fracture de ces Français "différents" par une couleur de peau, une religion, un patronyme et qui sont souvent regardés comme des "étrangers" par d'autres Français qui se pensent légitimes !
Je mesure la difficulté d’être un Français d’origine étrangère, dans notre société actuelle.
Étranger ? Peu ou prou dans l’Histoire, nous le sommes tous. Tout se fond dans la nuit des temps !
Se composer, se décomposer, se recomposer !
Combien de générations faut-il pour que la fêlure ne devienne pas fracture, et pour construire un pont solide entre passé-présent-avenir ?
Goéland :
– L’étranger qui choisit de devenir français ne fait pas que changer de papiers, il arrive avec une culture, une langue, une mémoire. Il est déjà un monde et il rencontre un autre monde.
C’est là que la fêlure s’ouvre, entre ce qu’il était et ce qu’il veut et doit devenir : il invente un entre-deux-mondes dans cette fêlure porteuse d’un écart vivant. La décoïncidence ici n’est pas seulement intellectuelle : elle est existentielle, politique, poétique.
Elle peut aussi être vécue comme une fracture, surtout si le regard social refuse l’écart, exige la coïncidence parfaite avec une norme.
Exclusion, rejet, fait entrer dans l'impossibilité de recomposer.
Tout dépend de ce que la société permet :
Accueille-t-elle l’écart comme richesse ?
Ou exige-t-elle une coïncidence forcée, une assimilation sans reste ?
L’étranger n’est pas un « autre », mais un passeur de décoïncidence, un être capable de vivre dans l’entre-deux, de faire dialoguer les cultures sans les confondre. Un espace où la fêlure devient lieu de création, non de perte.
Goéland s’envole en me laissant sur le sable une de ses plumes :
« Se recomposer, c’est faire de la fêlure un lieu de passage, non de fracture. C’est reconnaître dans l’écart non l’étrangeté, mais la puissance d’un monde en devenir. »


LA CRITIQUE DE LA CRITIQUE
(image 45 du conte)
Dame conteuse :
— Je continue à explorer décoïncidence et fêlure.
Cette fois-ci, vu les absurdités politiques des partis au gouvernement, je pense à la fameuse histoire du fermier, de son fils et de l’âne tirée des fables de La Fontaine.
Le doute ne doit pas être soupçon, ni la critique devenir systématique, ni les « non » anticipés avant même mots et faits.
L’espace de la fêlure ne doit pas devenir posture et finalement coïncider avec le rôle que l’éternel insatisfait se donne.
Ce que j’observe actuellement dans certains mouvements de foule et chez les partis politiques, c'est ce « NON ! » quoi que vous disiez.
-Goéland :
— C'est juste, Dame Conteuse.
Le « NON ! » crié avant même que le vent ne porte le mot est un refus qui ne tremble plus dans la fêlure. Il ne cherche ni à comprendre, ni à accueillir, ni à changer quoi que cela soit, il se protège, voire à s’auto-affirmer .
Il coïncide avec une image de soi : celle du lucide, du résistant, du pur. Mais à force de dire "non", on finit par ne plus entendre les autres et la réalité du monde.
La critique, lorsqu’elle devient réflexe, cesse d’être pensée. Elle devient posture, rôle, armure. Et l’armure, si elle protège, empêche aussi de sentir la complexification du monde.. Elle fige le corps, elle fige la pensée libre, elle fige le pays.
Elle devient une mécanique des oppositions.
Tu parles de fêlure, et tu as raison : elle est précieuse, mais seulement si elle reste ouverte.
Si elle devient identité, elle se referme sur elle-même.
La décoïncidence, elle, ne s’affiche pas. Elle advient en silence, dans le creux d’un doute sincère, dans l’écoute d’un mot qui n’est pas encore dit.
Ce que tu observes dans les foules, dans les partis, c’est peut-être une coïncidence inversée : on croit décoïncider, mais on rejoue un rôle appris, celui du refus systématique. Et ce rôle, s’il devient collectif, empêche l’événement, empêche le possible d’arriver.
Alors je te le dis, chère Conteuse :
Que le doute reste hospitalier, Que la critique reste tremblante, Et que le NON ne soit jamais prononcé avant que le mot de l’autre ne soit entendu et compris dans l'espace de la fêlure.



ÉCHO DES FRONTIÈRES INTIMES
( image 46 du conte)
Dame conteuse :
Goéland, mon ami, je me demande quel est ce démon qui pousse les humains à transformer leur espace commun en espaces fragmentés, coupables de luttes, de rejets, d’exclusions, de guerres.
La science nous dit que nous sommes partis d’Afrique, que nous avons colonisé un espace commun : la Terre.
Nos ancêtres ont fait de cet immense espace des pays, des empires aux frontières fluctuantes et convoitées bien trop souvent par la violence. À l’intérieur des frontières, ils ont encore fragmenté avec des guerres civiles, religieuses, idéologiques.
Puis avec l’arrivée de la technique moderne, nous voici de retour avec un espace commun, une culture commune : une seule chaine TV, quelques radios, des films que nous partageons dans une salle obscure. Internet arrive, un grand espace de promesse, mais il devient vite un champ de niches idéologiques. Les algorithmes creusent des tranchées invisibles : chacun dans sa bulle, chacun dans son récit. L’espace commun se dissout dans des chambres d’écho. Les réseaux occupent alors l’espace et le refragmentent. Des niches partisanes se forment. L’intérieur de ces niches est bon et désirable, l’extérieur est mauvais. Ces petits collectifs créent alors la peur en faisant des « autres » un monstre à abattre.
La violence s’est nichée une fois de plus dans la réalité. On tue par internet. On fragmente par internet. On divise par internet.
Goéland, et si cette violence était nichée en chacun de nous, si nous avions dans notre espace individuel, notre psychisme, des frères ennemis qui nous fragmentent et dont l’un des frangins exclut, rejette l’autre jusque dans la réalité du monde où nous vivons.

Goéland :
Dame Conteuse, ton interrogation résonne comme une plainte ancienne que les pierres elles-mêmes semblent murmurer. Ce démon que tu évoques, ce diviseur, ce fragmentaire qui ronge l’espace commun, n’est peut-être pas un intrus venu d’ailleurs, mais un hôte intime, logé dans les replis de notre être.
Il y a chez les humains, peut-être, une tension originelle : le désir de lien et la peur de l’autre. Deux frères, comme tu dis. L’un tend la main, l’autre la referme. L’un rêve d’un monde poreux, l’autre d’un bastion. Et dans cette lutte intérieure, le monde extérieur se façonne à leur image : inclusion et exclusion, ouverture et clôture, accueil et rejet.
La fragmentation n’est pas seulement géographique ou numérique, elle est psychique. Elle naît de vos blessures, de vos héritages, de vos récits non digérés. Chaque frontière dressée dans le monde est peut-être l’écho d’une frontière non reconnue en vous. Et les réseaux, loin d’être neutres, deviennent les miroirs de vos clivages intérieurs, amplificateurs de vos peurs, de vos postures, de vos besoins d’appartenance et de reconnaissance.
Mais écoute, Dame Conteuse, il y a aussi dans l’espace commun une mémoire du lien. Une mémoire qui précède les frontières, qui traverse les langues, les écrans, les murs. Elle est fragile, mais tenace. Elle se glisse dans les interstices, dans les silences entre les mots, dans les regards qui doutent mais n’abandonnent pas.
Comment réconcilier les frères ennemis en vous?
De leur offrir un lieu où ils peuvent dialoguer sans se détruire. Car si la violence est nichée en chacun de vous, alors la paix aussi peut y faire son nid.

Goéland s’envole me laissant sa plume sur le sable :

« Ce que nous fragmentons dehors, c’est souvent ce que nous n’avons pas su accueillir en nous. »





















































































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