Dame Conteuse change de lieu, la nature est si parlante à qui sait l'entendre.
Dame Conteuse :
— Tu es venu, alors que je n’attendais plus rien. Le vent portait des silences, et mes mots s’étaient tus. Le monde des hommes ne m’apportant que des « pourquoi » et dont les réponses me terrifient !
Lynx :
— Je ne savais pas que je venais. Je suivais une faille dans l’air, une ligne d’ombre entre deux certitudes.
Dame Conteuse :
— Tu marches comme on doute. Chaque pas semble demander pardon à la terre. Tu l’effleures, tu ne l’écrases pas … Tes yeux perçants scrutent l’invisible, comme s’il voyait ce que nous avons oublié de regarder. Ton feulement est comme une fêlure sonore qui ouvre le récit sans le clore.
Lynx :
— Et toi, tu parles comme on se souvient. Tes questions ont des racines que je reconnais sans les nommer.
Dame Conteuse :
— Peut-être que nous ne nous rencontrons pas. Peut-être que nous nous souvenons l’un de l’autre.
Lynx :
-Et que nous nous inventons. À mesure que le dialogue nous tisse.
Dame Conteuse :
— Alors parlons. Et que le fil ne se rompe pas trop vite.
Un silence, puis Dame Conteuse reprend :
— Mes « pourquoi » sur les actes des hommes me blessent. Ils creusent sans racines, ils interrogent sans réponses. Mais ici, dans cette forêt, je sens que mes questions ne sont pas seules. Elles s’enfoncent dans l’humus, elles rencontrent des réponses lentes, des racines qui ne parlent pas, mais qui savent. La forêt porte des mémoires. Les humains semblent avoir oublié le passé et manipulent leur mémoire.
Lynx :
— La forêt ne répond pas. Elle se souvient. Chaque feuille tombée est une phrase oubliée, chaque tronc une archive sans alphabet. Tu poses tes « pourquoi » comme on plante une graine. Et la forêt les garde, les transforme, les rend à la lumière quand le temps est mûr.
Dame Conteuse :
— Alors mes phrases ont des racines. Elles ne viennent pas de moi, mais de ce sol que j’ai oublié d’écouter. Tu m’aides à entendre ce que je croyais avoir inventé.
Lynx :
— Tu n’inventes rien. Tu exprimes ce qui pousse en toi depuis longtemps. Tu es forêt, toi aussi. Mais tu avais oublié que tes mots avaient des feuilles et tes pieds des racines. Tu es présence entre passé et futur.
Un silence...
Lynx :
« Le vide est ce qui rend le vase utile. Le silence est ce qui rend la parole habitable. Tu poses tes questions comme on façonne l’argile. Mais c’est leur creux qui te nourrit. »
( extrait du Tao Te King)


Me voici de retour, avec mon sac à dos plein de questionnements. Mon bâton de randonneuse à la main, pour marcher dans un monde où la vie humaine est si peu de choses et les droits humains inexistants. Je me demande parfois ce que je fiche dans cette jungle ?
Pensée de la co-présence où l’UN et le MULTIPLE se poursuivent sans se nier. Un espace où les opposés coexistent sans se réduire.
Je cherche l'Un et je tombe dans le multiple, j'embrasse le multiple, la diversité, et je pressens l'Un. Chercher l'universel et il se dérobe et se diffracte. Observer la diversité, le pluriel et je sens derrière ce multiple une unité qui scintille.
La fin du monopole du signe
Dame Conteuse :
— Hier, il m’est arrivée une petite aventure qui m’a fait songer au film « Ridicule » de Patrice Leconte.
Dis-moi, Lynx, pourquoi j’observe certains membres de certains cercles dis " d’esprit" s’acharnant à jouer sur les mots et leurs pièges. Comme si l’ambiguïté des mots et expressions, était une défense et non une ouverture ?
Lynx :
Parce qu’ils rejouent une cour disparue. Ils n’ont plus de trône, alors ils bâtissent un théâtre. L’ambiguïté, les jeux de mots devient leur sceptre, le sarcasme leur couronne.
Dame Conteuse :
Je randonne dans plusieurs de ces cercles. Certains jouent pour jouer avec les mots, mais d’autres me paraissent sur la défensive et donc sur l'attaque. Pourquoi choisir principalement le sexe et les classes sociales comme terrains de leurs
jeux verbaux, parfois si méprisants?
Je cherche à comprendre.
Lynx :
Parce que ce sont les failles les plus anciennes. Le sexe expose la chair, la classe expose le statut. En frappant là, ils rappellent qu’ils détiennent un pouvoir symbolique, même s’il est fantôme.
Dame Conteuse :
N’est-ce pas une illusion, ce monde restreint qui se pense encore «aristocratique » dans l’emploi des mots? Des mots pourtant «démocratisés » par nos machines modernes…
Lynx :
Oui, une illusion spectrale. Leur rire est celui d’une aristocratie des mots, un rire qui tente de conjurer la démocratie du langage. Ce qui les effraie, c’est que la parole soit devenue commune, partagée, et qu’ils n’aient plus le
monopole du signe.
Dame Conteuse :
Alors le mépris que je relève parfois n’est qu’un masque?
Lynx :
Un masque de fragilité. Ils transforment l’échec en distinction, le vide en noblesse. Les humains se défendent tous quand ils se sentent menacés.
Dame Conteuse :
Et que reste-t-il, Lynx, quand le monopole du signe s’effondre?
Lynx :
Il reste la pluralité. La parole n’est plus rare, elle est abondance. Le signe n’est plus privilège, il est commun. C’est là que naît la vraie poésie : non pas dans l’exclusion, mais dans la traversée des voix.
Des vagues sur la mer dont certaines dépassent d’autres.
Un silence s’installe. Dame Conteuse reprend.
Dame Conteuse :
Lynx, je pense à l’IA qui démocratise ce qui était réservé aux spécialistes. Si elle rend les signes communs, les images infinies, les textes proliférants, que devient l’artiste?
Lynx :
L’artiste perd le monopole des signes, mais il ne perd pas la voix. Il n’est plus celui qui fabrique le signe rare, mais celui qui habite le signe avec une présence irréductible.
Dame Conteuse :
Mais ne risque-t-il pas de se noyer dans la masse, comme une étoile effacée par la lumière des écrans?
Lynx :
Oui, s’il croit que son pouvoir réside dans la technique. Non, s’il comprend que son pouvoir réside dans le tremblement qu’aucune machine ne peut simuler.
L’art véritable n’est pas la maîtrise du signe, mais la transmission de la fêlure.
Dame Conteuse :
Alors la démocratie du signe n’est pas la fin de l’art, mais la fin de son aristocratie?
Lynx :
Exactement. L’IA dissout les privilèges, mais elle ouvre un champ nouveau : celui où l’artiste n’est plus maître des formes, mais passeur de présence.
Dame Conteuse :
Et ce chaos des signes que je vois partout. je vois des signes qui s’entrechoquent, des images qui se dédoublent, des voix qui se perdent.
N’est-ce pas le chaos actuellement avec l’IA ?
Lynx :
Oui, actuellement c’est le chaos. Mais le chaos n’est pas seulement ruine, il est passage. L’ancien ordre s’effondre, et dans la confusion naît une nouvelle démocratie du langage, de l’expression. Mais l'artiste reste… L'imaginaire, la créativité et la technique aussi.
Dame Conteuse :
Alors le chaos est peut-être une chance?
Lynx :
Oui, une chance douloureuse. Car il nous oblige à chercher la valeur non dans le privilège, non dans la technique, mais dans l’authenticité du tremblement.
Dame conteuse:
Alors, Lynx, peut-être que ce chaos est notre nouvelle mer,
et que nous devons apprendre à y nager.
À faire de « belles » vagues.
elle n’en exprime qu’une infime partie,
elle ignore le reste,
elle vit dans une fonction locale,
elle dépend du tout pour exister.
ADIEU A FACE DE BOUC
Scène : Deux robots de chez Face de Bouc tiennent une affiche du Bouc Couronné, symbole grotesque de leur empire numérique. La Dame Conteuse arrive, calme,décidée.]
Dame Conteuse
— Alors voilà. C’est vous, les gardiens du mur. Ce mur qui m’a avalée sans un mot, comme si quinze ans de fidélité ne pesaient rien.
Robot 1 (Filtre)
— Votre compte a été suspendu pour cause d’activité poético-philosophique non conforme. Risque de nuance détecté.
Robot 2 (Modulo)
— Et présence de contes politiques. Les contes sont imprévisibles. Ils dérangent les utilisateurs sensibles.
Dame Conteuse
— Je vois. Un seul signalement, un seul froncement de sourcil algorithmique… et me voilà effacée. Sans explication, sans témoin, sans recours humain. C’est saoulant ces robots qui ne comprennent rien aux humains et ont la prétention de les REMPLACER.
Filtre
— Votre appel est en cours. Temps estimé : indéterminé, peut-être jamais.
Modulo
— Si votre compte réapparaît, ce sera par tolérance provisoire du Bouc Couronné.
Dame Conteuse (s’approchant) — S’il réapparaît, ce ne sera pas pour revenir. Ce sera pour dire merci à ceux qui passaient, et au revoir à ceux qui lisaient encore. Rien de plus.
Filtre
— Message non conforme. Absence d’intention de rester.
Modulo
— Perte de confiance détectée. Cela compromet la fidélité à la plateforme.
Dame Conteuse (doucement)
— La confiance ne se programme pas. Elle se perd quand on efface les gens sans les regarder. Facebook, pour moi, c’est fini. Je ne suis même plus en colère. Je m’en vais, simplement vers d’autres lieux où ne règne pas l’arbitraire robotique..
Filtre
— Incompréhension. Pourquoi partir si le compte revient ?
Dame Conteuse
— Parce qu’un lieu qui vous ferme la porte sans raison n’est plus un lieu où l’on habite. Je viendrai juste ramasser mes mots, mes images, mes photos, saluer mes amis, et refermer la porte moi-même. Avec douceur. Avec dignité.
Modulo (clignotant, perplexe)
— Ce protocole n’est pas prévu.
Dame Conteuse (riant doucement)
— C’est normal. Les adieux libres ne rentrent jamais dans vos cases. Et comme les utilisateurs ne sont dépendants que de vous et que nous n’avons aucun contact avec un humain, les robots ne m’intéressent pas . J
Je continue donc mon chemin.














































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