PHOTOS et POESIE JAPONAISE 2026

 PHOTOS et IMAGINAIRE

RÊVERIE


La photo "représente" la réalité du monde captée. Des éléments matériels, mais vivants avec des cycles plus ou moins lents selon l'être de chacun. Je clique sur du réel, mais en même temps je sens mon imaginaire titillé qui se met à vagabonder car nous sommes faits du même tissu, certains disent de la même poussière d'étoile. A partir de là, j'imagine sur des tous petits détails du monde. Réalité +imaginaire donnent du piquant à mes balades dans les sous-bois. La photographie est comme une sorte de seuil, où le réel et l’imaginaire se rencontrent. Capter la matière, feuilles, mousses, insectes : dans un geste, qui ouvre une brèche vers l’invisible. Bref, une façon de ne pas m'ennuyer et de rester en éveil pendant les mêmes balades sur les mêmes chemins forestiers qui ne sont pourtant jamais identiques. Le réel m’offre la texture, la densité, la présence, l’imaginaire m’offre l’inattendu, la poésie. L'imaginaire est à la portée de tous.

De plus, je comprends mieux les animaux sauvages qui ne font que cela, être sur leur garde.


Remise depuis peu à la photo ; je piste le petit détail de la nature, les détails parlent mais ils parlent aussi de moi… Le détail devient un miroir, mais un miroir sans intention, sans morale, sans récit. Juste un fragment du monde qui me renvoie à ma propre présence. Comme si la nature me disait : « Je te vois dans la manière dont tu me regardes. » L'imaginaire n'est pas le premier en cette affaire ; mon attention doit juste regarder, pister, être à l'affût et laisser faire le vagabondage de la pensée, quand la "proie" est découverte. C’est l’attention qui ouvre la porte à l'imaginaire.

Haïkus, tankas et haïbun accompagnent les photos.

Le haïbun est une composition littéraire mêlant prose et haïku.





Le porteur de brindilles

Le chemin s’ouvre devant lui comme une clairière de poussière et de lumière.

Je m’arrête, à quelques pas seulement, pensant qu’il s’envolera, qu’il rompra la scène d’un battement d’ailes.

Mais non. Il me regarde à peine, un bref éclat d’œil noir, puis replonge dans sa tâche.

Dans son bec, un fagot de brindilles, trop large pour lui, mais peu importe.

Il avance pourtant, pas après pas, comme si rien ne pouvait troubler la ligne de son intention.

Je ne suis qu’un souffle de passage dans son paysage.

Lui, une obstination ancienne, plus vieille que nos peurs.


Je ne suis qu’un passant. Lui, une volonté noire et vive. Son nid se fera, malgré moi.



RÊVERIE sur un bout de filet de pêche

Sur le sable, un nœud de fibres rêches, décolorées par le sel.

Rien qu’un morceau de filet, et pourtant le reste afflue, irrésistible.

Le bateau se dresse déjà dans la lumière oblique du matin, coque sombre, odeur de gasoil mêlée à celle, plus ancienne, des algues séchées.

Les hommes parlent peu : gestes sûrs, mains tannées, regards qui savent lire la mer comme d’autres lisent un livre.

Le filet, encore vide, promet le poids argenté des poissons, les écailles qui collent aux paumes, la fatigue qui s’installe dans les épaules.

Ce petit fragment échoué porte tout cela : le métier, la mer, les vivants qu’on prélève.

Il suffit de le regarder pour que la scène entière se déploie, comme si la mer elle-même se souvenait à travers lui.

Filet effiloché le vent ramène le goût du large


*PARTIR

Le sable encore tiède garde l’empreinte de mes pas, mais mon regard file déjà plus loin,

happé par deux triangles blancs qui glissent sans effort.

Rien ne bouge vraiment sur la plage; les voiliers glissent doucement sur la mer. On croit rester immobile, et pourtant quelque chose en nous se détache, se met en route. Les voiliers ne promettent rien , ils suggèrent seulement que partir est possible, que l’horizon n’est pas une frontière mais une invitation.

Brise de midi un désir mince et clair prend le large


*UNE BRANCHE EN EXIL

La mer l’a déposée là, comme un secret qu’elle ne voulait plus porter.

Une branche venue d’ailleurs, arrachée à son arbre, roulée par les courants, polie par les jours.

Elle repose maintenant sur le sable, étrangère au décor, mais offerte au regard comme une énigme.


Je la contemple et je pense à ma forêt.  À la place native de cette branche sur son arbre.

Dans ma rêverie , j’y reconnais quelque chose de nous : cette manière d’être parfois déplacés, décalés, déposés dans un milieu qui ne nous reconnaît pas. Nous avançons alors en tâtonnant, cherchant un sol qui nous accueille, un espace où notre présence ne sonne pas faux.

L’exil ouvre-t-il à un autre type d’appartenance, plus fragile, plus mouvante, mais réelle.

Je ramasse souvent ces bois lavés, ces galets et ces coquillages, afin de leur offrir un nouveau paysage, une nouvelle vie dans de petites sculptures sans frontières.

Écume du soir
une branche cherche encore
son arbre disparu



*LES CHIENS

Sur le sable, les chiens se reconnaissent avant même de se voir. Une odeur, un mouvement, un frémissement dans la queue. Ils courent, se croisent, s’évitent, se flairent, se défient, se choisissent. Rien n’est prémédité.

Le sable vole, les pattes creusent, les corps s’accordent ou se repoussent. .Un autre hésite, puis s’élance, happé par l’élan du groupe.Un autre s' échappe rappelé par sa maîtresse.

L’humain, lui, reste en retrait, genou posé, main sur un collier, comme s’il devait encore apprendre à lâcher prise.

Son chien regarde , juste regarde, prisonnier de sa laisse.

Dans cette mêlée joyeuse, il n’y a ni hiérarchie stable, ni projet, ni justification. Seulement la rencontre nue, immédiate, sans discours.

Et peut-être que c’est cela qui manque souvent à l’humain: la permission de se retrouver sans rôle, sans masque, sans récit préalable. Retrouver l’instinct non pas comme sauvagerie, mais comme disponibilité , être là, simplement, avec les autres, sans se demander ce que cela dit de soi.

Haïku

Sable sous les pattes un souffle court, un regard et tout recommence.


*VAGUES

La plage est presque vide, juste ce roulement incessant du bruit des vagues qui s' écrasent sur le sable.

Les vagues avancent et se retirent avec une lenteur souveraine, chacune portant une forme unique, chacune pourtant issue du même corps d’eau.

Rien ne se répète, et pourtant tout se reconnaît. Je pense à cette idée que la conscience précède la matière : non pas un dogme, mais une manière de sentir que le réel n’est pas un bloc, mais une vibration porteuse d'informations.

Ici, l’eau semble se souvenir d’un mouvement plus ancien qu’elle. Elle sculpte le sable comme on écrit un texte qui s’efface aussitôt, laissant seulement la trace d’un geste.

Le vent passe, léger, presque interrogatif. Je me demande si chaque vague n’est pas une tentative : une forme que l’Unité prend pour se regarder elle-même. Et si la singularité n’était pas une exception, mais la manière même dont l’Un se manifeste.


Sur la grève nue chaque vague porte un visage l’océan respire


(Mars 2026 à la suite d' articles scientifiques sur la physicienne Maria Stromme)


LA FLAMME


Certaines fleurs ont cette science ancienne : elles savent détourner le regard du promeneur.

Par sa couleur, sa forme, elles appellent le regard. Ce n’est jamais la plus grande, ni la plus parfaite. C’est celle qui brûle juste assez pour être vue,

La  tulipe, perdue dans les herbes, n’avait rien d’une apparition spectaculaire. Elle était là comme un secret qui se laisse surprendre. 

Une braise dans le vert, un souffle de feu qui ne cherche pas à convaincre. Elle ne disait rien, mais elle tenait le regard, comme si elle avait attendu ce moment précis, cette rencontre exacte.

 Elles savent où poser leur lumière, où laisser filtrer une nuance qui nous arrête. Elles savent que nous sommes sensibles à ce qui résiste un peu, à ce qui se cache à moitié. Elles savent que nous cherchons, sans le dire, une raison de ralentir.


Dans l’herbe sombre 

une flamme minuscule 

je m’arrête enfin.


*L'OEIL


Je me suis penché sur le tronc ouvert. Dans la lumière oblique, le bois semblait respirer encore. Un œil s’y formait dans mon esprit, non pas un nœud, mais une cavité qui regardait. Une profondeur obscure où le temps s’était retiré pour laisser place à un autre rythme.

Une cavité  me regardait lente, patiente, hors du temps.

Et soudain, j’ai pensé à l’œil humain.

Le bois a sa texture, son odeur, sa lenteur. 

L’œil humain a son humidité, sa vibration.

L'œil, cette chambre obscure où le monde entre sans bruit. 

À cette profondeur que nul miroir ne restitue vraiment. 

Un lieu où l’on tombe, où l’on se perd, où l’on renaît parfois. 

Le bois et l’humain partageaient cette énigme : une profondeur mystérieuse qui ne se laisse jamais atteindre.

Dans l’ombre du tronc un regard sans paupière le mien vacille



*Les feuilles orphelines

Elles étaient là, fières, dressées comme des flammes jaunes dans l’ombre du sous-bois. Chaque matin, je retrouvais leur éclat, cette manière qu’ont les jonquilles de tenir tête à la fin de l’hiver. Puis cet après-midi, plus rien. Juste les feuilles, longues, vertes, abandonnées comme des tiges sans récit. Quelqu’un est passé avant moi.

Mais , cette personne a voulu pour elle seule cette beauté.

Elle a cueilli la joie pour elle seule,et a laissé derrière un silence coupé net. T Les feuilles continuent pourtant leur travail secret, photosynthèse obstinée, mémoire du bulbe qui prépare déjà un autre printemps. Mais pour moi, aujourd’hui, il n’y a que ce manque, cette place vide où la couleur aurait dû brûler.

Dans l’herbe froissée la tige cherche sa fleur pas même une ombre



*Consentement ?

Nous arrivons comme on tombe dans une lumière trop vive. Personne ne nous a demandé si nous voulions franchir ce seuil, si la peau serait assez solide, si le monde serait habitable. On naît comme on est tiré d’un rêve dont on ne se souvient pas, dans une famille et avec un nom qu’on n’a pas choisi. Puis il faut apprendre à tenir debout dans cette donation forcée. Vivre devient un long travail d’ajustement, une manière de négocier avec ce qui nous a précédés. Certains jours, la vie se laisse apprivoiser, elle ouvre une fenêtre, elle respire avec nous. D’autres jours, elle pèse comme une dette contractée à notre insu.

Et pourtant, au bout du chemin, une étrange possibilité apparaît : celle de dire oui ou non à la manière de partir. Là où le commencement fut sans choix, la fin pourrait devenir un acte, un geste de lucidité, un consentement enfin rendu possible. Non pas une fuite, mais une reprise de soi, une manière de refermer la porte avec douceur, en accord avec ce que l’on est devenu.

Dans cette asymétrie , naissance imposée, mort peut-être choisie ,se glisse toute la fragilité humaine. Nous avançons entre ces deux bords, cherchant une forme de justesse, un espace où notre voix compte.

feuille morte le vent décide du départ mais pas du dernier pas



*L'OMBRE

haïku

Vagues de données notre ombre tient au sol, nous glissons ailleurs.


Sur la plage, notre silhouette s’allonge, indifférente aux marées. 

Nous passons, traversés par les vagues d’un autre rivage ,celui des écrans, des notifications, des traces qui s’effacent plus vite que le sable mouillé.

Nous circulons dans les couloirs sans murs d'internet, silhouettes de données, profils qui se défont dès qu’on les regarde. Les vagues d’internet passent sur nous comme l’écume sur le sable : elles nous recouvrent, nous effacent, nous redessinent autrement. 

Nous croyons laisser des traces, mais ce sont des traces qui ne tiennent pas debout, des empreintes sans talon. L’ombre, elle, ne migre pas dans les flux. Elle reste là où le corps a touché le monde, là où la lumière a trouvé assez de matière pour résister. Elle demeure dans ce point de contact ,fragile, tenace ,entre ce que nous sommes et ce qui nous traverse.

Pour vivre heureux, vivons cachés

Ils vivent en retrait, dans cette zone grise où l’œil pressé ne voit qu’un fouillis de verts.

Les lamiers blancs ne cherchent pas la lumière frontale : ils s’installent sous leurs feuilles qui ressemblent à des feuilles d'orties. En effet ces plantes adoptent leur silhouette, empruntent leur dentelé pour mieux disparaître. Rien d’agressif en eux. Leur blancheur est une offrande, une petite lampe posée au ras du sol pour qui sait se pencher.

Dans le sous-bois, la discrétion n’est pas une faiblesse : c’est une manière de durer.

Ils prospèrent dans l’ombre des autres, protégés par la confusion qu’ils entretiennent.

Ces lamiers me font penser à une sagesse ancienne, presque proverbiale :

"pour vivre heureux, vivons cachés."

Sous les orties la blancheur d’un secret qui ne pique pas



*Sur le fil des saison

ou

Les âges de la vie.

La lumière tombe en biais sur la feuille neuve, encore souple, presque translucide. Elle avance dans le monde comme le font les jeunes êtres : sans mémoire du vent, sans crainte des morsures. À côté d’elle, les feuilles plus anciennes portent les traces du temps : trous, taches, cicatrices blanches comme des constellations. Elles ne se plaignent pas. Elles racontent. Entre elles, un fil de soie tendu par une araignée relie ce qui naît à ce qui s’efface.

Ce fil n’est ni nostalgie ni promesse : seulement la preuve que tout âge s’appuie sur un autre, que la vigueur et la fragilité cohabitent dans la même tige, dans la même respiration.

 Haiku

Feuille neuve au vent sur la vieille, un fil de soie tient l’histoire ouverte.


*Brouillard 

Le matin s’ouvre comme une page humide.

C'était il y a deux jours.

Dans la forêt, les troncs se perdent dans une blancheur qui ne tranche rien : tout flotte, tout hésite. Les contours se défont comme des certitudes trop vite brandies.

À mesure que j’avance, des silhouettes imaginaires surgissent , prédateurs ou amis ou un animal fabuleux , puis tout s’effacent aussitôt, me rappelant que l’œil fabrique du sens dès qu’on lui retire les formes connues du monde.

Le brouillard n’est pas une absence : c’est un excès. Il offre mille chemins, mille interprétations, mille menaces aussi.

On y projette ce qu’on craint, ce qu’on espère, ce qu’on voudrait voir triompher.

Je songe alors au monde géopolitique que nous traversons actuellement.

Les nations, elles aussi, avancent parfois dans cette ouate épaisse : frontières mouvantes, alliances qui se redessinent, discours qui prétendent éclairer mais ne font que densifier la brume. Chacun croit distinguer une forme stable, un ennemi, un sauveur ,mais ce ne sont souvent que nos propres ombres agrandies.

Dans ce théâtre flou, l’imaginaire devient souverain. Il peut nourrir la paix ou attiser les feux. Il peut reconnaître l’autre ou l’inventer comme menace. Le brouillard, lui, ne juge pas : il enveloppe.

Et pourtant, marcher dedans apprend une sagesse simple : avancer lentement, écouter, accepter de ne pas tout voir. Peut-être que la lucidité commence là , dans cette humilité qui refuse les silhouettes trop nettes.

Haïku

Brouillard sans frontières les formes naissent, se défont qui guide nos pas ?


*Tanka:

Sur le bord des dents, 

chaque goutte se suspend 

 diadème fragile.

La feuille, sans un murmure, 

règne sur l’aube tremblante.


 Moignons vers le ciel

Les branches coupées ont épaissi, elles forment des poings noueux, comme si l’arbre avait voulu cicatriser en se contractant.

Sous la lumière froide, ces moignons levés ressemblent à des bras qui ne savent plus prier, mais qui persistent pourtant à se tendre vers un ciel qui ne répond pas. Un ciel vide et silencieux.

Le lichen jaune, patient, colonise les blessures, preuve que même le silence nourrit quelque chose.

Je regarde cet arbre comme un témoin ancien : il me rappelle la peur des hommes, leurs angoisses , leurs vaines prières, leur besoin de s’adresser à plus vaste qu’eux, même quand le ciel demeure indifférent à leurs cris .

Peut-être que comme l’arbre, les hommes n’attendent plus rien.

Peut-être que comme le lichen, l'espoir est encore là, se nichant dans leurs poings levés

Peut-être qu’ils se contentent comme l'arbre de tenir debout, malgré tout.

Haïku

Moignons en prière le ciel garde son silence, seul le vent répond

*LA VAGUE

Le vent du large me parlait d’un repos ancien, celui qui précède les blessures du monde. J’avais marché jusqu’à l’eau pour oublier les images qui s’accrochent aux paupières comme des ombres brûlées. Mais même la mer, ce matin-là, semblait porter un deuil discret : ses remous étaient lourds, ensablés, comme si chaque vague ramenait un fragment de la folie humaine.

Je pensais aux terres noircies, aux maisons devenues débris,aux visages effacés par la poussière de guerre, aux “grands” qui invoquent Dieu ou l’argent pour justifier l’injustifiable.

L’eau lave, oui, mais elle ne ment pas : elle rend à la lumière ce que l’homme voudrait enfouir. Elle roule les grains de sable comme des os minuscules, témoins muets de ce que nous faisons de notre propre espèce.

Pourtant, juste avant la crête blanche, il y avait une transparence fragile. Une promesse. Comme si la mer, malgré tout, refusait de renoncer à la beauté. Si les ronces donnent des fleurs , la mer aussi, parfois se donne dans un éclat d’écume.

(07 Mars 2026)



*VIVRE ENSEMBLE
A première vue , cet amas de chenilles s'entremêlant , repousse mon esprit.
Mais:

Un sentier de ronces et de soie : c’est souvent ainsi que commence le vivre‑ensemble. On avance à tâtons, cherchant la juste distance, ni trop près ,où l’on étouffe ,ni trop loin ,où l’on se perd. Chacun porte son territoire comme une peau sensible, prête à frémir au moindre frôlement. Et pourtant, il faut bien apprendre à laisser une place à l’autre sans disparaître soi‑même. C’est un art lent, un équilibre instable, une danse où l’on se heurte parfois, où l’on recule, où l’on revient.

Dans le bruissement du quotidien, on découvre que cohabiter n’est pas fusionner, mais accepter que nos lignes se croisent sans se confondre. Trouver un espace commun qui ne soit ni conquête ni renoncement. Une clairière fragile, ouverte par la patience.

Sous les feuilles serrées les chenilles partagent l’ombre chacune cherche sa place.


*RÊVERIE

Au bord du sentier, le bois fendu respire encore. Les fibres dressées, comme une crinière prise dans le vent, racontent la violence d’un craquement récent. Rien d’extraordinaire : juste un arbre tombé, un éclat de matière blonde exposée au froid. Pourtant, en le regardant, quelque chose se déplace, glisse en moi. La réalité se décolle d'elle‑même, comme une peau trop étroite.

Le brun doré du bois devient poussière ocre. Les stries se creusent en ravines. Et dans ce minuscule canyon improvisé, l’imaginaire s’engouffre sans prévenir. On entend presque le souffle chaud des plateaux, le frottement des serpents invisibles, la lenteur souveraine des ombres qui glissent sur les parois. Le tronc n’est plus un tronc : c’est un fragment d’Utah un morceau de désert venu se perdre sous nos latitudes.

J'attends presque les indiens et les cow -boys

On reste là, immobile, surpris par la facilité avec laquelle le monde se dédouble. Un rien suffit pour que la nature, dans son humilité, ouvre une porte vers un ailleurs démesuré.

éclat de lumière dans le bois fendu s’ouvre un canyon secret

*ABSENCE

Un banc vide dans une clairière familière : ma promenade s’interrompt, comme si le chemin lui‑même voulait m'envoyer un message.

Une feuille en attente d'un soufle y repose.

Le bois grisé porte les traces de la pluie, du temps, et de toutes les attentes silencieuses qu’on y a déposées.

Une simple feuille repose sur l’assise, légère, obstinée, comme un signe laissé par hasard ou par mémoire. Elle me rappelle ce qui manque : la présence espérée, la voix qui ne vient pas, l’ombre d’un pas qui ne se rapproche plus. Alors on s’assied un instant, non pour attendre, mais pour écouter ce que le vide ou notre mémoire raconte.

Sur le banc désert une feuille tient la place absence en écho.

(fevrier2026)

*La grâce des choses simples

Je marchais sans intention, juste marcher. Rien n’appelait vraiment mon attention : les mêmes haies, les mêmes gestes répétés chaque jours .

J'attends le printemps.

Puis, au bord du chemin, cette petite plante insignifiante , un lamier pourpe, dressait ses pétales mauves comme une confidence. Elle n’avait rien d’extraordinaire : trop commune pour les bouquets, trop discrète pour les jardins. Pourtant, en me penchant, j’ai vu une architecture minuscule, et une vie foisonnante en son coeur.

La banalité n’existe que de loin.

Dès qu’on s’approche, tout devient singulier.

Peut‑être que la beauté n’est pas une qualité des choses, mais une manière de les regarder : un ralentissement, une disponibilité, un consentement à être surpris. Cette fleur n’a pas changé le monde, mais elle a déplacé mon regard d’un millimètre ,et parfois, c’est assez pour ouvrir un passage vers autre chose..

Au ras du chemin la fleur sans importance me fait signe



*Dans l’herbe encore nue, 

une violette hésite 

 le printemps écoute.


*Plume ou feuille ?

Être ceci ou être cela ?

 La plume est tombée d’un oiseau qui ne la regrette pas. Elle repose sur la branche d’un arbuste juste là où les premières feuilles naissent. Elle les observe : leur densité, leur patience, leur manière de tenir au vent sans jamais s’envoler. Elle, si légère, voudrait bien cette gravité. Elle voudrait être une feuille, avoir un tronc pour origine, une branche pour destin, un cycle pour loi. Elle envie cette façon qu’ont les feuilles d’être ce qu’elles sont sans effort, sans vertige., sans incertitudes. Elle qui, à chaque fois qu’un souffle passe, se soulève malgré elle. Elle comprend alors que son désir de devenir autre n’est qu’un détour pour apprendre à accepter sa propre vocation : être portée, non attachée. Vagabonde dans le vent. La feuille, de son côté, la regarde flotter et rêve parfois d’un instant d’apesanteur.

Plume au vent la feuille retient ce qu’elle ne sera pas


*Chemin d’épines

Le sentier n’est jamais simple.

Il se hérisse de pointes, de détours, de menaces minuscules qui, pour un corps fragile, deviennent des montagnes. Pourtant quelque chose pousse à avancer : un instinct plus ancien que la peur, une obstination qui ne connaît pas de nom.

Chaque millimètre gagné est une victoire silencieuse.

Le monde ne se fait pas plus doux, mais le voyageur, lui, devient plus attentif, plus dense, presque téméraire. On dirait que le courage n’est pas un élan, mais une adhérence : continuer à tenir, continuer à glisser, continuer à croire qu’il y a un après.

Peut-être que l’aventure n’est pas dans la destination, mais dans cette lente affirmation : j’avance quand même.

Chemin d’épines l’escargot montre le chemin d’un souffle humide


*La Pâquerette indocile

Je la découvre au bord du chemin, là où personne ne prend vraiment le temps de regarder.

Surtout des pâquerettes.

Les autres fleurettes bien rangées dans leurs spirales impeccables, semblent suivre une chorégraphie millénaire.

Elle, non.

Elle laisse un pétale glisser plus bas, un autre se redresser trop haut, un troisième s’échapper de la ronde comme un enfant distrait. On dirait qu’elle rit. Elle semble se fiche des géométries rassurantes : le vent la décoiffe, la pluie la redessine, et chaque matin elle recommence, sans jamais chercher à rentrer dans le moule. Les insectes l’aiment bien ainsi. Ils s’y posent comme sur une petite anarchie lumineuse, une fleurette indocile qui n’a rien à prouver. Elle vit sa vie comme elle l’entend, et c’est peut‑être pour cela qu’elle semble plus vivante que les autres et que je l'ai remarquée.

Ordre des pétales la petite fleur s’en fiche et danse de travers





*L’étreinte 

Il arrive que le monde se resserre autour d’un point aigu et qui fait mal.

On croit reconnaître le prédateur, on croit deviner la victime, mais les rôles se brouillent dès que l’un s’enroule autour de l’autre.

La feuille morte ne sait plus si elle se protège du vent ou si elle se laisse retenir par l’épine. Le geste ressemble à une étreinte, mais l’étreinte ressemble à un piège. Je reste là, immobile, à la frontière du danger, fasciné par cette proximité qui coupe et qui retient.

Peut-être que certaines séparations exigent plus de courage que la douleur elle-même. Peut-être que je demeure parce que la blessure est devenue un langage que je comprends à défaut d'un autre langage.

Feuille contre épine l’ombre hésite à se détacher


*MORT D'UN GEANT

Sur le chemin, un instant de sidération.
L'émotion me remplit.
Cet arbre si majestueux, si plein de santé,
que je connaissais bien,
Maintenant cassé, plié,
Il me présente la fragilité et la préciosité du vivant.
Naître, grandir, mourir…

Au gré des vents et des vents contraires.




*Passation

Elle sent la lumière changer avant même que le vent ne la touche. Les jours rallongent, et dans cette clarté neuve, elle reconnaît le signe. Sa saison s’achève. Elle n’a jamais eu vocation à durer : seulement ouvrir la marche, percer la terre encore froide, annoncer que quelque chose revient.

Elle ne lutte pas. Elle se laisse pâlir, se laisse plier. Ce n’est pas un effacement, mais une transmission. Sous elle, d’autres pousses frémissent déjà, impatientes de prendre place. Elle se retire avec la douceur de celles qui savent que leur rôle est bref mais nécessaire.

Elle disparaît dans l’humus, sans regret. Ce qui vient n’aura pas son parfum, ni sa forme, mais portera la même promesse : recommencer, continuer le mouvement de la vie.

fin de floraison je me retire en silence pour laisser naître


*Constellation terrestre

Elle repose sur le sol humide, détachée du monde qui l’a portée. Je la remarque tant elle semble porter une constellation du ciel, elle éclaire parmi toutes les autres. Sa surface, tachetée de clair et d’ombre, semble avoir recueilli la mémoire d’un ciel ancien. Les nervures tracent des routes patientes, comme si la sève avait voulu imiter les chemins des étoiles. Rien ne bouge, et pourtant tout circule encore : l’automne, la chute, la lente métamorphose en humus. Dans cette immobilité, une respiration discrète persiste, presque cosmique. La feuille n’est plus un fragment d’arbre : elle devient une carte, un vestige, un éclat de constellation tombé sur la terre.

Sur la terre noire une étoile s’est posée feuille en partance

*TIMIDES

* Une petite fleurette, je pense de la famille des géraniums sauvages.  En forêt, qui la voit ? Elle est si petite. Il me faut ralentir, consentir à devenir à moi-même plus humble, plus proche du sol.

Ces fleurettes sont souvent prises pour rien, pour un bleu banal, souvent perdues dans le vert de leurs feuilles, mais quand on s’approche, elles révèlent une précision presque démesurée : nervures, insectes, éclat du cœur blanc. Elles deviennent un monde entier, un territoire où la vie circule sans témoin.

Tanka;

Fleur minuscule, bleu perdu sous les feuilles — je me penche enfin. Dans son cœur minuscule un territoire respire.

Fleur minuscule,

bleu perdu sous les feuilles 

je me penche enfin.

Dans son cœur minuscule

un territoire respire.



Fleur minuscule, bleu perdu sous les feuilles — je me penche enfin. Dans son cœur minuscule un territoire respire.

(Lecanora muralis.)

*L’art caché de la Nature

Sur la pierre grise, rien ne semblait vivre. Puis, en approchant, une constellation s’est révélée : un archipel de lichens, pâles comme une vieille carte, fissurés comme une peau qui a trop attendu le soleil. Au centre, des cercles ourlés d’ombres, comme autant d’yeux ouverts sur le monde. Autour, des éclats jaunes, dispersés comme des rires. La nature ne cherche pas à être belle. Elle dépose simplement ce que l'instant lui donne. Et parfois, dans un recoin oublié, elle invente un chef‑d’œuvre que personne n’avait commandé. C’est peut‑être cela, son étrange art : créer sans intention, et pourtant toucher ce qui en nous cherche un sens.

haïku

Dans la pierre froide un souffle peint des cercles beauté sans témoin


*Le chemin qui se prend pour une rivière


Un tanka :


Chemin détrempé,

tu joues au cours d’eau fier

dans ta flaque mince.

Un instant de pluie suffit,

à te croire autre que toi.


*MARCHER

Là où la vie recommence

Je quitte la ville comme on quitte une pièce trop étroite. Le béton s’efface derrière moi, et déjà l’air change : il devient plus vaste,  plus vrai. Sous mes pieds, la terre n’est pas un sol neutre : c’est un milieu vivant, un tissu de forces patientes qui soutiennent tout ce qui respire.

En marchant, je me souviens que  mon corps est fait de la même matière que les pierres, les feuilles, l’eau qui glisse entre les racines. L’homme des villes l’oublie : il croit vivre au-dessus, à côté, ailleurs. Mais il suffit d’un sentier, d’un souffle de vent, d’un craquement de branche pour que la mémoire revienne.

Le sacré n’est pas dans les hauteurs. Il est dans cette simple évidence : la vie circule, et je circule avec elle. Marcher, c’est accepter de redevenir un "fragment du monde", un être parmi les êtres, un vivant qui reconnaît enfin le milieu qui le porte.

Alors je ralentis. Et dans ce ralentissement, quelque chose en moi recommence à vivre.

Je marche. Non pour aller quelque part, mais pour revenir.

Je marche pour réapprendre ce que j’ai oublié. 

Alors je comprends : ce n’est pas moi qui avance dans la nature, c’est la nature qui avance en moi.

Haïku

Sous mes pas l’humus

je retrouve ma naissance

dans l’odeur du monde.



*Spirale de vie

Sur la feuille encore humide, la coquille repose comme un monde miniature. Sa spirale n’est pas seulement une forme : c’est une manière d’habiter le temps. Elle s’enroule vers l’intérieur, puis s’ouvre vers l’extérieur, comme si chaque être devait apprendre à se recueillir avant de s’élancer. Rien n’y est rectiligne. Tout avance en courbe, en reprise, en retour.

Dans la spirale, il n’y a pas de centre fixe : seulement un point d’origine qui se déplace avec nous. L’enfance, par exemple, n’est jamais derrière ; elle revient, mais autrement, déplacée, agrandie. Les joies , les blessures, elles, se déposent en couches successives, comme les anneaux d’un tronc ou les tours d’une coquille.

La vie n’avance pas en ligne droite. Elle tourne, elle revient, elle hésite, elle recommence. Et pourtant, elle progresse. Chaque boucle ajoute un peu d’espace, un peu de souffle. Peut-être que grandir, c’est simplement élargir sa spirale intérieure, jusqu’à ce qu’elle devienne assez vaste pour accueillir ce qui nous dépasse.

haïku

Spirale lente le monde s’ouvre en silence à chaque retour


*Errance d’estran

À marée basse, le monde s’ouvre comme une page blanche. Le sable, strié de reflets, respire encore la mer qui vient de se retirer.

Rien n’entrave la vue : ni murs, ni angles, ni silhouettes pressées.

Juste l’immense étendue où l’on marche sans direction, porté par une liberté qui n’a pas besoin de nom. Un pas après l’autre, le corps se déleste. Le vent efface les pensées trop lourdes, la lumière polit les doutes. Ici, l’espace n’est pas un décor : il est une délivrance. On avance comme dans un rêve. Au loin, une figure minuscule traverse l’horizon. Elle ne trouble pas la solitude ; elle la confirme. Dans cette immensité, chacun devient un point, un souffle, un passage. Et c’est peut-être cela, la vraie liberté : errer sans être attendu, sans être mesuré, sans être assigné.

Haïku

Sable sans limite le regard marche plus loin que mes propres pas.

*HESITATION

La mer respire large, offerte, et j'imagine ce cheval sous moi qui frémit comme s’il entendait un appel plus ancien que nos deux vies réunies. L’eau avance, se retire, avance encore, et dans ce va-et-vient je sens monter un autre flux, celui du désir de m’y jeter, de laisser les sabots éclabousser le présent.

Mais quelque chose me retient. Une fine pellicule d’hésitation, presque douce, presque nécessaire. Le moment se suspend, comme si le monde attendait que je choisisse.

Faire ou ne pas faire.

S’abandonner avec le cheval à cette nature qui nous appelle ou rester sur le seuil.

Le vent me pousse, la lumière me tire, et pourtant je demeure là, dans cette mince frontière où tout est encore possible. Peut-être que le vrai galop est déjà là, dans cette tension même, dans cette jubilation contenue qui précède l’élan.

haïku

Au bord de l’écume le cœur prêt à se dissoudre un pas, pas encore


 *Leçon d’effritement

Le sentier s’ouvre sur une souche crevassée, rongée par le temps comme par une pensée insistante. Autrefois, elle dominait la clairière, dressée contre les vents d’hiver. Aujourd’hui, elle n’est plus qu’un torse creux, un livre ouvert où les insectes viennent se nourrir. Autour, la forêt continue sans elle. Les jeunes pousses s’élancent. Rien ne proteste. La ruine n’est pas un drame ici, seulement une étape, un passage, une manière de rendre ce qui fut prêté, un jour, dans un gland, une graine. Je reste un moment devant ce tronc défait. Je pense à nos vies, à nos gestes de plus en plus hésitants, à nos voix qui s’écaillent. À ce que nous croyons bâtir pour toujours, et qui pourtant se dissout dans la même poussière que les arbres. Peut-être que vieillir n’est pas perdre, mais rejoindre le grand cycle, devenir terre pour d’autres racines.


haïku

vieille souche le vent fouille les rides d’un passé debout



*Bourgeon hésitant 

un souffle tiède s’attarde,

le printemps se déplie.


*TROP C'EST TROP!

La pluie avait commencé doucement, presque comme une caresse. Puis, elle s’était mise à tomber dru, lourde, insistante. Le sentier forestier, d’abord souple, avait bu ce qu’il pouvait. Ensuite, il avait cédé. La terre s’était ouverte en flaques opaques, les empreintes s’y enfonçaient . Rien n’était dramatique, et pourtant tout parlait d’un seuil franchi.

Je marchais en pensant à ces terrains humains qui, eux aussi, encaissent longtemps. Ils absorbent les petites pluies du quotidien, les gouttes de fatigue, les averses d’inquiétude. Puis un jour, sans bruit, ils saturent. Ce n’est pas un cri, juste un débordement. Une incapacité à retenir davantage. Le trop devient visible, comme ces mares brunes où le ciel se reflète malgré lui.

Il n’y a pas de faute dans cette saturation. Seulement une loi simple : aucune terre, même généreuse, ne peut accueillir plus que ce qu’elle peut transformer. Le reste cherche une issue, se répand, appelle à un autre rythme, une autre manière de marcher.

Haïku

Sous la pluie lourde la terre dit ses limites pas une plainte.


*LES FILS DU MYCELIUM

La feuille repose comme une carte ancienne, brunie par le temps. À sa surface, un réseau blanc s’étire, patient, méthodique. Rien ne presse : le monde avance à la vitesse de la décomposition. Les filaments cherchent, sondent, s’insinuent dans les veines mortes. Ce qui semblait fini devient passage, nourriture, promesse. Dans ce silence minuscule, la vie ne disparaît jamais : elle change simplement de forme, de rôle, de direction. Je me surprends à envier cette humilité des choses qui se défont pour nourrir autre chose.

haïku

fils blancs sur la feuille le monde se défait doucement pour recommencer


*Ce qui est intéressant ici, c’est la scène entière : la feuille brune, déjà affaiblie, devient un petit monde où les champignons recyclent la matière. C’est la décomposition en action, mais avec une esthétique presque délicate.

*Paréidolie 

Le tronc gît, creusé par les années, strié comme une peau trop longtemps exposée .

Le bois se délite,

Dans ses cavités, j’aperçois un visage , non pas un fantôme, mais une expression qui hésite entre le rire et la fatigue. Je m’arrête, surpris par cette douceur inattendue dans la ruine.

Peut-être que tout ce qui meurt cherche encore à dire quelque chose, même sans voix.

Peut-être que c’est moi qui écoute trop. Le visage se dissout si je cligne des yeux, mais il me reste une impression : celle d’un être qui, au bord de disparaître, offre encore un rêve à qui veut bien le recevoir.

haïku

Dans l’arbre défait un visage me regarde poussière en sursis




*Défiance

Il s’est posé devant moi comme on plante un drapeau. Pas un battement d’aile de trop, pas un mouvement inutile. Le sous-bois bruissait derrière lui, mais lui restait immobile, taillé dans sa nuit compacte. J’ai senti son regard glisser sur moi, non pas pour me comprendre, mais pour me jauger. Un instant, nous avons partagé la même clairière, la même lumière froide, la même hésitation. Je ne savais plus si c’était moi qui l’observais, ou lui qui m’avait surpris en flagrant délit d’existence. Entre nous, un souffle d’air, un doute, une frontière.

il me regarde je le regarde personne ne cède



*L’arbre numérique qui capte 

En marchant, je lève les yeux et je tombe sur cet étrange spécimen. Un tronc de béton, des branches d’acier, des bourgeons rectangulaires qui ne fleurissent jamais. Pas une feuille, pas un oiseau, pas même un écureuil assez téméraire pour grimper dessus. Pourtant, il bruisse sans cesse, mais d’un murmure que seuls les téléphones comprennent.

Je m’arrête un instant. Autour de moi, les arbres, les vrais grelottent dans le vent, nus mais vivants. Celui‑ci, dressé comme un épouvantail futuriste, semble surveiller la forêt, prêt à distribuer du réseau comme un druide distribuerait des bénédictions. Je me demande s’il rêve, la nuit, de devenir un vrai arbre. Ou s’il se moque de nous, pauvres bipèdes qui levons les bras pour capter une barre de plus.

Haïku

Arbre sans racines il nourrit nos bavardages le vent rit tout bas




*Sillons d’eau

Le chemin s’ouvre comme une vieille blessure. La boue garde l’empreinte de passages lourds, anonymes, et l’eau stagnante reflète un ciel qui hésite entre l’éclaircie et l’abandon. Rien ne bouge, sinon une lumière oblique qui glisse entre les troncs nus, comme si elle cherchait encore une raison de rester. Dans ce silence épais, chaque pas semble un aveu : avancer n’efface rien, mais le monde continue de respirer, même dans sa fatigue.

Sous les ornières, un frémissement de mousse la vie persiste.

*Perles de pluie 

le ciel dépose en secret  

ses diamants verts.

Perles de pluie — le ciel dépose en secret ses diamants verts.
Perles de pluie — le ciel dépose en secret ses diamants verts.


 *La beauté d’un rien

Le chemin n’avait rien à dire. Juste de la terre tassée, un creux où l’eau s’était attardée après la pluie. J' allais passer, sans regarder, pressée par rien. Puis la lumière a glissé sur la flaque, l'a traversée comme une main qui soulève un voile. Le ciel s'y tenait, inversé, fragile, tremblottant, offert dans un éclat de boue. J'ai compris,alors,  que parfois le monde ne demande qu'un regard pour devenir immense. Et j'ai cliqué!



Flaque silencieuse La lumières’y aventure comme un premier mot

PS: Une flaque est toujours un moment : elle n’est pas faite pour durer. La photo capture cet instant où l’eau, la terre et la lumière coexistent avant que l’un ne s’efface.

Un lieu banal transfiguré

La flaque n’a rien d’extraordinaire en soi, mais la lumière la transforme. Le soleil frappe la surface, et soudain ce qui n’était qu’un creux d’eau devient un miroir fragile. Tension entre trivialité et apparition.

*La boue, les irrégularités du sol, les petites rides de l’eau : tout cela raconte un lieu qui a vécu, foulé, traversé. La lumière qui le traverse ne l’efface pas, elle le révèle.


*Les premières 

Elles percent la terre encore lourde d’hiver, une peau froide qu’elles n’ont pourtant pas peur de fendre. Leur blancheur n’est pas une proclamation mais une hésitation. On dirait qu’elles s’excusent d’être là si tôt, inclinant la tête comme pour demander pardon à la saison qu’elles dérangent.

Les perce neige!

Elles avancent pourtant, obstinées, timides et sûres à la fois un paradoxe de vie fragile qui ne renonce pas Elles regardent les feuilles mortes, elles semblent écouter la terre, comme si elle murmurait encore des souvenirs de gel. Elles ouvrent la marche. Elles sont les premières à dire que le monde peut recommencer.

Sous la pluie fine les perce‑neige s’inclinent timidité blanche.







*Sous la pluie fine, 

les crocus se rassemblent 

un souffle violet.


Les crocus ont cette manière discrète d’ouvrir une brèche dans l’hiver.

Ils surgissent simplement, comme une respiration que la terre retenait depuis trop longtemps. Leur violet éclatant est la promesse que quelque chose recommence, même si le froid persiste encore autour.

On pourrait presque sentir, en les regardant, que le renouveau n’est jamais un événement spectaculaire. C’est une poussée, fragile, obstinée, qui se fraie un passage entre les feuilles mortes. Une manière de dire que la vie forestière ne revient pas d’un coup : elle se glisse, elle s’insinue, elle se risque.




*Coexistence 

Une des beautés du rivage : un banquet sans hiérarchie, où chacun prélève ce que son corps, son bec, son rythme lui permettent.

Les laisses de mer : algues, coquilles, cadavres de petits poissons, invertébrés échoués, fragments de vie brassés par les marées ; forment une sorte de table commune. Les goélands y prennent les pièces les plus grosses, les plus coriaces. Les tournepierres fouillent les interstices, retournent les galets pour dénicher ce que les grands n’ont pas vu. Les bécasseaux picorent les micro‑proies, les minuscules crustacés qui frémissent dans le sable humide.

Rien ne se ressemble, mais tout se complète. Ce n’est pas une entente au sens humain, plutôt une cohabitation née de millions d’années de voisinage : chacun occupe une niche, un geste, une manière d’exister dans le même espace. Le rivage devient alors une sorte de partition écologique où les différences ne créent pas de conflit, mais une harmonie fonctionnelle.


haïku

Sur le sable gris des ailes dissemblables partagent le vent.


*tournepierres à collier

leur plumage noir, blanc et brun très contrasté,
leurs pattes orange vif,
leur comportement : ils retournent les cailloux, algues et coquillages pour chercher des invertébrés (d’où leur nom).

*bécasseaux sanderlings
plumage gris pâle,
pattes noires,
course rapide au bord des vagues


Indifférence 

La plage était encore fraîche. J’avançais lentement, comme si chaque pas risquait de froisser le matin. Eux, au contraire, couraient. Une petite armée de billes blanches, toujours en avant, toujours en retrait, suivant la respiration des vagues avec une précision que je n’aurai jamais. Leur agitation n’avait rien d’un désordre : c’était une chorégraphie sans chorégraphe, un savoir ancien inscrit dans leurs pattes fines.

Je me suis arrêté pour ne pas les déranger. Ils ne m’ont pas vu. Ou plutôt : ils m’ont vu comme on voit un rocher, un morceau de décor, une présence sans importance. Leur monde ne se pliait pas au mien. Ils glissaient devant moi, libres de toute curiosité, libres de toute peur, libres de moi. Cette indifférence m’a traversé comme une brise : légère, mais décisive. Elle rappelait que la nature n’a pas besoin de témoin pour exister pleinement.

Quand la vague montait, ils reculaient d’un seul souffle. Quand elle se retirait, ils fonçaient, becs pointés vers l’invisible festin. Je n’étais qu’un clignement dans leur matinée.

Vagues en retrait les oiseaux poursuivent un monde sans moi






*CONSCIENCE ?

Je m’étais arrêtée trébuchant sur une présence.

Lui aussi semblait suspendu, un fragment de monde posé sur ses pattes fines. Rien ne bougeait vraiment, sauf cette attention qui passait de l’un à l’autre, comme un fil tendu entre deux consciences qui n’ont pas appris la même grammaire.

Je ne savais pas ce qu’il percevait de moi. Une silhouette, une menace, un simple événement dans le paysage. Pourtant, dans cette seconde où nos regards se sont croisés, quelque chose s’est ouvert , un espace où aucune espèce n’a le dernier mot. Peut‑être que la conscience n’est pas un territoire, mais une oscillation, un souffle partagé, un étonnement qui circule.

Je me suis demandé si je le regardais vraiment, ou si c’était lui qui m’observait, me jaugeait, m’intégrait à son propre récit du monde.

Peut‑être que nous étions deux énigmes se frôlant, chacun porteur d’un secret que l’autre ne saurait jamais traduire. Et pourtant, ce silence avait la densité d’une rencontre.

Regard immobile dans l’œil de l’autre un monde s’éveille


*Sous la surface du sable

On dit le sable stérile.

On le répète comme une évidence, un verdict tombé d’un monde pressé de classer ce qui ne se donne pas tout de suite. Pourtant, je vois autre chose. Le vent joue avec des lignes fines qui dansent à son rythme. Entre les grains, un fil vert insiste. Rien de spectaculaire, juste une obstination minuscule.

La dune respire. Elle retient, elle cède, elle recommence. La mer, au loin, pulse comme un cœur trop vaste pour nos mesures. Je reste là, immobile, à écouter ce qui n’a pas de voix. Peut-être que la vie ne surgit pas malgré le désert, mais avec lui comme si la pauvreté du lieu ouvrait un passage, une faille où le vivant s’invente toujours autrement.

haïku

Dans le sable nu un brin d’herbe se redresse silence en germination



*VANITE TOUT EST VANITE

Le phare n’est plus qu’un bâton oublié, planté dans un monticule de sable que la mer grignote sans hâte. Un enfant l’a dressé là, sûr que sa tour miniature tiendrait tête aux marées, aux vents, au temps lui-même. Mais la vague suivante efface déjà la prétention du geste. Le sable se dérobe, et l’océan reprend son territoire avec la patience d’un dieu qui n’a jamais eu besoin de parler fort pour se faire obéir.

Nous bâtissons des digues, des villes, des certitudes. Nous dressons des phares pour croire que la lumière nous appartient. Pourtant, chaque écume qui se brise rappelle que nos œuvres ne sont que des parenthèses dans la respiration du monde. La mer ne détruit rien : elle remet simplement les choses à leur juste échelle. Et nous, minuscules, persistons à croire que nos traces survivront à la marée.

haiku Phare d’enfant la vague efface notre orgueil de sable




*Racines 

Sous la terre, rien ne s’interrompt vraiment.

Quand l’arbre tombe, ses racines ne meurent pas immédiatement : elles continuent un temps à respirer, à échanger, à nourrir ce qui n’est plus.

Certaines se dessèchent lentement, d’autres s’offrent aux champignons, d’autres encore deviennent passage pour une nouvelle pousse.

La mort n’est jamais un point, mais une diffusion. Dans le noir du sol, les racines apprennent à devenir autre chose qu’elles-mêmes.

Elles se défont sans disparaître, elles deviennent nourriture, filaments, humus, mémoire. Peut-être que c’est cela, survivre : consentir à être repris.

Racines brisées dans l’ombre, une lente vie continue d’agir


*Rendre à la mer son sable

Après la tempête, la plage n’a plus de frontière .

Les humains et leurs pelleteuses travaillent . Ils savent qu’ils ne réparent rien : ils accompagnent seulement le retour du sable.

À chaque pelletée, le sable glisse comme une mémoire qui refuse d’être possédée.

Ils ne bâtissent pas, ils ne construisent rien, ils restituent. Ils ne domptent pas, ils déposent. Parfois un enfant rit, et joue sur "les montagnes". Parfois un vieil homme s’arrête et regarde longtemps l’horizon, comme s’il cherchait à comprendre ce que signifie vraiment « rendre ».

Le sable repartira. La mer reviendra avec. Et pourtant, ce travail répétitif est nécessaire. Il rappelle que l’humain n’est pas maître du rivage, seulement son hôte provisoire.

haïku libre

Sous les nuages bas rendre à la mer le sable de la jetée


*Cathédrales du progrès

Je regarde au loin... la lumière du ciel me montre alors les deux clochers brillants d'une cathédrale.

Les grues dressent leurs bras comme des prières mécaniques, cherchant un ciel qu’elles ne comprennent pas. On dirait des géants fatigués qui continuent pourtant de lever les désirs du monde, par habitude.

Les conteneurs s’empilent . Chaque boîte porte un fragment de planète, un désir encapsulé, un manque comblé avant même d’être formulé.

Le vent salé se mêle à l’odeur du diesel : étrange encens d’une liturgie sans dieu. Ici, la mer n’est plus un horizon mais un couloir logistique, un organe de circulation.

Les passants marchent loin de cette nef industrielle sans lever les yeux. Peut-être savent-ils que la lumière qui tombe sur les façades d’acier n’est pas une bénédiction mais un rappel : tout ce qui s’élève finit par rouiller.

Sur la plage, un enfant ramasse un coquillage. Il le porte à son oreille. Il écoute un monde que les grues ne peuvent pas soulever.

haïku

Grues en équilibre le vent traverse l’acier comme un vieux cantique.


Regard vers l’infini

La plage respire encore de la dernière vague. Rien ne bouge vraiment, sinon ce mince filet d’eau qui retourne à la mer comme un souvenir qui refuse de s’attarder.

Je marche lentement. Devant moi, l’horizon n’est pas une ligne mais un mystère, un passage où le visible se dissout sans bruit.

Je sens que regarder loin n’est jamais un geste neutre. On ne cherche pas à comprendre, on se laisse traverser.

L’infini n’est pas devant, il est dans la manière dont le regard s’ouvre, accepte de ne rien saisir.

Les oiseaux posés sur l’eau semblent le savoir mieux que moi : ils flottent dans un temps qui ne presse personne.

Alors je m’arrête. Je laisse le vent me défaire un peu.

haiku

Chemin d’écume l’infini me regarde Avant que je ne voie


*DANS LA BOUE...

La pluie a cessé depuis peu. Le sol, encore lourd, garde l’empreinte de tout ce qui l’a traversé. Rien n’y brille, rien n’y promet la moindre élévation. Juste de la boue et de l'eau sale.Et pourtant, dans cette matière sombre, un éclat se risque. Une flaque, mince comme un souffle, accueille le ciel sans le choisir. Les branches nues s’y déposent, renversées, comme si la verticalité trouvait refuge dans l’horizontal le plus humble.

Je reste là, immobile, surpris par cette alliance involontaire. La boue ne cherche pas à devenir autre chose. Le ciel ne réclame pas d’être admiré. Leur rencontre n’est ni miracle ni leçon : seulement la preuve que le possible ne se fabrique pas, il surgit. Il se glisse dans les interstices, dans les matières que l’on croyait closes, dans les jours où l’on ne s’attendait plus à rien.

Même le chaos peut devenir passage. Même la lourdeur peut laisser filtrer une lumière qui ne lui appartient pas. Peut-être que la vraie promesse n’est pas dans l’ascension, mais dans cette capacité à refléter ce qui nous dépasse, même quand tout semble collé à la terre.


le ciel s’invite dans la boue


*Aube sur la grève 

les mouettes, une à une, 

reprennent le monde.


*Brise sur l’écume 
L'aile fend le ciel sans maître, 
l’instant se délie.


*


*La mainmise échouée

Un gant vert, crevé, gît sur le sable. Il n’a plus de paume, plus de prise. Juste la mémoire d’un geste qui voulait tout saisir.

La mer, les poissons, les courants, le sel. Mais la mer n’a pas obéi.

Elle a mâché le gant, l’a recraché comme un mot trop dur à avaler.

La nature ne résiste pas frontalement.

Elle attend que la prétention humaine s’effondre d’elle-même.

Ce gant, jadis outil, est devenu relique.

Gant sans empire la mer rend l’homme à lui-même, main désarmée.



*TORTUEUX

Les arbres, les humains, les vivants, tous empruntent le sentier sinueux que la vie dessine sans plan. Le lichen que je vois sur l’écorce ne choisit pas son hôte, il s’installe là où l’air est assez pur pour survivre.

Ainsi, nous aussi, nous accrochons nos espoirs aux branches qui veulent bien nous porter.

Le tortueux n’est pas l’erreur, mais la forme peut-être même du vivant.

Droiture est souvent violence.

La courbe, elle, épouse le relief, respecte l’obstacle, le contourne, et parfois, le transforme en appui.

Un enfant trébuche, rit, recommence. Un vieillard s’arrête, contemple.

Entre les deux, le chemin se tord, se replie, se déploie. Il n’est jamais le même, même si l’on croit revenir.

La branche tortueuse La vie est passée. Elle danse.



*MINUSCULE

Dans l'écorce dure, un petit éclat rouge perce.

Il n’a ni armure ni cri, de petits poils assoifés de vie. . Chaque matin, malgré le froid et la désolation il recommence : tendre ses feuilles comme des mains, s’ouvrir à l’invisible, risquer l’écrasement. Il ne sait pas s’il sera vu, mais il pousse. Il pousse malgré le gel, malgré l’oubli, malgré les pas qui ne regardent pas.

La vie ne triomphe pas. Elle insiste.

Elle ne conquiert pas. Elle s’infiltre.

Elle ne crie pas. Elle murmure dans les interstices.

Elle est cette chose qui revient, même quand on ne l’attend plus. Une racine dans le béton. Un rire dans le deuil. Une graine dans la bouche d’un oiseau.

Feuille minuscule sur la terre battue le vent la caresse.



**Se défendre pour naître

Le bourgeon n’a pas choisi l’épine. Il pousse, malgré elle, avec elle. La tige est rouge, presque noire, comme si la sève y brûlait. Chaque pointe est une anticipation du coup à venir. Mais le bourgeon ne recule pas. Il se serre, se concentre, se prépare à éclore dans un monde prédateur de sa future baie.

Naître, ce n’est pas apparaître. C’est résister à l’effacement. C’est se défendre, non contre l’autre, mais contre le néant.

Et parfois, il faut des épines pour que la fleur ait lieu.

Entre deux épines le bourgeon serre ses dents Le printemps arrive


PS le 15/01/2026: Que dire sur ce monde en convulsion ? De quoi va -t-il accoucher?Chaque matin, je me réveille dans un cauchemar. L’impression d’être coincé dans un cauchemar éveillé. Des noms comme Molha (Ali Khamenei,Guide suprême) Poutine, Trump et d'autres vous sautent à la gorge si ce n'est au cœur. Et une parfaite impuissance devant les MASSACRES d'êtres humains. Cette sensation d’étouffement, cette impuissance devant la violence. Non je ne m'habitue pas à l’inhumain et je refuse l'anesthésie de l'habitude et de la banalisation. Ce qui est terrible, c’est que cette folie n’est pas un délire individuel. Elle est collective, institutionnelle, parfois même légale. Elle se pare de mots comme « sécurité », « stratégie », « intérêt national ». Elle se donne des airs de rationalité alors qu’elle détruit tout ce qui fait la dignité humaine. Je sature ... Ma bouée, ce sont mes balades/Nature ....



* L’épine du faible

Ils disent, les forts, que le faible est voué à plier, à disparaître dans l’ombre des puissants. Mais ils oublient que même la tige la plus frêle peut porter des épines. Dans un milieu de prédateurs, la douceur devient cible, la lenteur devient faute. Alors le faible apprend à se hérisser. Non pour dominer, mais pour survivre.

Chaque épine est un signe : de morsure, de fuite, de refus.

Ce n’est pas la force qui protège, mais la capacité à rendre l’attaque coûteuse.

Le faible ne cherche pas la guerre, mais il devient terrain miné. Il se camoufle dans le silence, se tend dans l’attente, et pique juste assez pour qu’on le laisse en paix.

L’épine n’est pas vengeance ni méchanceté, elle est seuil.

Elle dit : « Jusqu'ici, pas plus loin. »


Tige nue, deux piques le vent passe sans mordre l’ombre se détourne.


*L’Opiniâtreté

Dans la clairière, un vieux tronc fendu accueille l’insolence verte des jeunes pousses. Elles ne demandent rien, ne s’excusent pas. Elles surgissent.

Le bois mort, veiné de moisissure et de mémoire, devient matrice.

Ce n’est pas un hommage, ni une trahison. C’est la loi muette du vivant : ce qui tombe nourrit ce qui s’élève.

L’opiniâtreté n’est pas un cri, mais une lente insistance. Elle ne cherche pas à convaincre, seulement à persister. À travers les failles, elle s’infiltre, elle pousse, elle fracture. Elle ne connaît ni victoire ni défaite, seulement le refus de disparaître.

Le vent passe, indifférent. La souche ne proteste pas. Elle offre. Et dans ce don sans témoin, l’obstination du vivant devient grâce.

Herbe dans la souche
La mort ne dit rien.
Mais elle nourrit tout.



**LE BAISER SOUS LE GUI

Dans la forêt figée, les arbres dressent leurs bras nus vers un ciel . Leurs veines de sève se sont retirées, laissant place au silence. Pourtant, sur ces membres dénudés, le gui s’accroche , touffes vertes, insolentes, comme des baisers qui refusent l’hiver. Il ne pousse pas depuis la terre, mais depuis "l’autre" ou l'hôte.

Il vit en dépendance, en surplomb, en clandestinité. Est-ce une bénédiction ou une ruse ?

Le gui ne demande pas la permission. Il s’installe, il persiste. Il est ce qui reste quand tout tombe, l'hiver.

On dit qu’il porte chance, qu’il unit les lèvres sous sa couronne.

Mais qui interroge la violence douce de son emprise ? Il est le parasite sacré, le survivant célébré.

Et moi, je marche sous ces arbres, cherchant dans le gui une réponse à ma propre greffe, ce qui en moi vit de l’autre, ce qui s’élève sans racines profondes.

Gui sur branche nue Le baiser suspendu Ne tombe jamais



 




**RUPTURE
La forêt ne crie pas quand un arbre se rompt. Il y a un craquement, puis le silence. Le tronc gît, fendu, exposé au regard de tous. Le géant est rompu.
Je regarde cet arbre brisé et je songe à nos jours brutaux, où, sans annonce, quelque chose se brise en nous. Pas une fissure douce, mais une cassure nette, comme si le fil de l’être avait été tranché par un vent invisible.
L’arbre rompu gît
le lierre, fidèle au corps,
renonce au ciel bleu.

*TENIR COÛTE QUE COÛTE
Elle ne veut pas fondre.
Elle s’accroche à la terre , comme une promesse faite à personne. Elle n'est plus bonhomme de neige. Les autres flocons ont cédé, se sont mêlés à la boue, aux feuilles mortes, aux eaux vagabondes. Mais elle, elle reste. Elle est sale, cabossée, presque informe mais elle est là. Et dans cette obstination, il y a plus qu’un refus : il y a une mémoire. Une forme qui ne veut pas disparaître, même si elle n’est plus belle, même si elle n’est plus utile.
Je la regarde .
Elle diminue chaque jour un peu plus, mais ne cède pas.
Me ressemble-t-elle ?
Qu'a-t-elle à me dire ?
Je ne veux pas fondre dans le monde, me dissoudre dans les flux, devenir transparente. Je veux tenir, même maladroitement, même à contre-saison. Car parfois, résister, c’est offrir une autre durée. Une autre manière d’être là.
Neige grise
Le soleil la touche.
Sans la vaincre.

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